Maman en burn-out

Hier, quand j’ai expliqué à une copine que je n’avais pas emmené mon fils à l’école parce que j’étais trop crevée pour prendre la voiture, j’ai senti comme une légère lueur ironique s’allumer dans son regard.
Une lueur genre « Ouaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaais, quand on est femme au foyer, trop dur de se remettre de son stress entre la manucure et les parties de poker ».

Et pourtant, je vous promets, avec mes ancêtres bretons blindés d’orgueil, âpres à la douleur et résistants au crachin, je ne donne pas avec gaité de cœur dans le fragile, et quand je dis que je suis fatiguée, il faut m’imaginer avec des vertiges.
L’avantage, c’est que hier, par acquis de conscience et pour éliminer les hypothèses hypoglycémie et hypo-magnésium, je me suis enfilé quatre paquets de Maltesers avec bonne conscience.
Mais tout de même, j’ai fait depuis quelques recherches et j’en suis venu à penser que j’étais peut-être en plein burn-out.
Et que le burn-out de la mère au foyer, en dépit d’un livre qui a été écrit sur le sujet, est encore salement sous-estimé.

Maltesers

Rescapé.

Tout d’abord, mettons nous d’accord sur ce que j’entends par « mère au foyer ».
Parce que, quand j’ai bêtement confié ma légère fatigue à ma mère, elle m’a répondu un truc du style : « ah, tu comprends maintenant comme ça a été dur pour moi de vous élever toutes les deux alors que j’étais toute seule à la maison ».
Et si on peut toujours faire confiance à ma môman à moi pour tirer la couverture, par « toute seule », il faut savoir entendre « sans l’aide de son mari », c’est à dire sans l’aide de mon père, un gynéco que son peu de sympathie envers les enfants n’a pas empêché d’en mettre au monde un certain nombre pendant plus de trente ans (dont – scoop invraisemblable – Hélène de « Hélène et les garçons »). Mais que ce même père était tout de même présent dans le fond du décor, en tout cas suffisamment pour fournir de quoi faire bouillir la marmite.
« Hum, que je me suis alors permis de répondre à l’auteur de mes jours, il faudrait tout de même ajouter au paysage de ta maternité difficile une femme de ménage, une repasseuse, une bonne bretonne, une jeune fille au pair danoise à lunettes et à birkenstocks et un jardinier psychopathe ».

Et certes, si je ne jette pas la pierre à ceux et celles qui ont les moyens de se faire aider (c’était mon cas à Buenos-Aires et j’en ai savouré chaque seconde), ni à ceux qui ont une famille pour les assister et prendre les bambins de temps en temps pour les laisser souffler (ça doit être le pied !), ce n’est pas tout à fait la même donne que lorsqu’on ne peut compter que sur soi pour élever sa descendance.
Une fois, dans un fol élan d’enthousiasme, j’ai confié mes deux petits à mes parents pour nous permettre une soirée en amoureux au Jules et à moi, et quand je suis rentrée, mon fils avait la couche enroulée autour de la cuisse et ma fille avait émietté mon magazine collector sur le mariage du prince William (j’ai un côté midinette assez mal contrôlé). Peut-être aurez vous alors envie de me dire : « c’est pas si mal, ça va leur apprendre à survivre, arrête de les surprotéger ! ».
Sauf que la fois suivante, quand je suis rentrée, j’ai retrouvé ma fille de cinq ans avec un sécateur dans les mains, et que j’aimerais autant assurer à mes enfants un avenir avec tous leurs doigts..
Du côté de ma belle-famille, qui habite en Haute-Marne (le joyeux département où De Gaulle à décidé d’aller finir ses jours pour pouvoir partir sans rien regretter), je me souviens encore avec émotions du repas de Noël où mes beaux-parents se sont mis à parler préparation des morts autour d’une tablée d’escargots. Je voudrais tout de même essayer d’éviter que mes enfants ne tournent gothiques ou camés avant de passer le cap des dix ans…
Et hop, aujourd’hui, c’est costard pour tout le monde !

Mais c’est pour mieux expliquer que ça va faire concrètement deux ans que je n’ai pas eu de vacances.
Parce que se déplacer quelque part avec des enfants, je n’appelle pas ça non plus des vacances, j’appelle ça « déplacer les emmerdes et surenchérir avec des difficultés ». Un enfant, il faut le savoir, c’est souvent naturellement casanier et si vous lui changez ses habitudes, lui modifiez son environnement ou le privez de ses copains, il va se faire un devoir de vous le faire savoir.

Et bien sûr, si je n’ai pas eu de vacances depuis deux ans, je n’ai pas eu non plus de week-end.
Et que j’aimerais seulement pouvoir imaginer deux jours à juste dormir, rester sous la couette et regarder des DVDs !
Ou simplement une semaine à ne pas devoir assurer. Parce qu’un enfant, quand il sent que vous baissez en énergie, il ne va pas généreusement penser que la meilleure solution est de vous aider. Voire simplement de la mettre en veilleuse. Non. Il va tout d’un coup augmenter la pression.
À ce phénomène, il y a plusieurs hypothèses : certaines personnes pensent que c’est parce que le gamin est naturellement mal intentionné et cherche à offrir à sa jeune liberté individuelle le maximum de potentiel d’expansion, fût-ce au détriment de vos nerfs, et qu’il profite de ce fait de l’ouverture présentée par votre fatigue.
J’ai lu ailleurs qu’un enfant, au contraire, est un petit être adorable dont la générosité innée va chercher à vous pousser au maximum pour vous permettre de craquer un bon coup avant de repartir sur des bases plus saines. Hum.
En ce qui me concerne, j’ai plutôt l’impression qu’un enfant, habitué à dépendre de vous pour tout, quand il voit que sa source naturelle de bisous, antibios, soutiens divers, bonbons et couscous commence à flancher, tout simplement, il commence à paniquer. Et à vous tester pour voir s’il ne devrait pas commencer à aller s’adresser ailleurs pour son confort.

Si vous choisissez d’être mère au foyer de nos jours et si vous prenez le job un tant soit peu au sérieux, ce n’est pas seulement reléguer votre enfant à la nurserie ou le placer à l’usine. C’est bien souvent devoir s’en occuper.
365 jours par ans, 7 jours par semaine, 24 h/ 24h (de nuit, surprise, c’est aussi vous qui êtes de garde). Et ce, au moins jusqu’au jour béni où il est en âge d’aller à l’école.

Être mère au foyer, c’est cumuler une foule de jobs qui ne sont pas reconnus ni par l’État ni par vos copines qui bossent.
D’ailleurs, de celles qui vont pointer à l’usine ou au bureau, on dit bien qu’elles bossent. À opposer justement à celles qui restent à domicile et qui en profitent pour se molir le cuticule et hésiter des heures sur la future couleur de leur vernis.
Et là, je me porte en faux !
Halte !
Arrêtons de penser que les mères au foyer ne font rien d’autre que glander. Je l’ai pensé aussi, fût un temps, et j’ai clairement déchanté. Parce que je suis aujourd’hui plus fatiguée qu’à l’époque où je faisais prépa et où je ne pouvais gratter qu’une heure et demie de détente par semaine. Plus fatiguée qu’à l’époque des défilés Couture où l’investissement personnel au talent d’un autre impliquait de ne plus manger ni dormir la veille du passage au Carrousel du Louvre.

Et en plus, mère au foyer, c’est un boulot ingrat, sauf pour les naïves qui comptent sur la reconnaissance des enfants. Ah Ah.
Et c’est bosser chez toi en espérant vaguement que tes gosses vont effectivement devenir un jour un bâton de vieillesse à la sauce chinoise, parce que sinon, c’est pas ta retraite qui va t’offrir autre chose qu’une place moelleuse sous un pont. Et comme je doute que le fait de faire répéter à mon fils « quand je serai grand, je serai millionnaire et je donnerai plein de sous à maman », va suffire, je songe à écrire un best-seller. En tout cas, je m’y emploie très laborieusement

Et quand je n’écris pas, ne couds pas ou ne traduis pas, je suis aussi :

– chauffeur de taxi pour emmener mon fils tous les matins à l’école et aller le chercher trois heures plus tard. Chauffeur de taxi aussi pour emmener ma fille à ses activités. Et nous n’en sommes plus à l’époque où on pouvait sainement jeter son gosse à l’arrière d’une voiture, en comptant sur la gravité pour l’aider à survivre. Maintenant, il faut se coltiner des sièges bébés dont les systèmes de bouclage de ceinture semblent avoir été inventés pour des culturistes ou des nageuses est-allemandes à la grande époque de l’Union Soviétique. Je vous promets que je me sculpte le biceps quand je ahane sur le harnachement, le pied sur la banquette arrière pour faire appui.
Et c’est sans compter sur les fois où mon fils pique une colère parce que j’ai refusé de le laisser voyager dans le coffre.

– infirmière quand vous devez faire face aux maladies infantiles que vos généreux moutards ont en général la bonne idée de se refiler entre eux avant de vous les léguer pour vous finir en beauté.
Sauf que quand vous avez soigné le petit dernier, puis votre fille, puis votre mec de la gastro qui finit inévitablement par échouer sur votre pomme, vous n’avez plus personne pour vous remplir la bouillotte ou vous servir le thé au miel au lit. Le Jules repart au boulot – « moi madame, j’ai un métier » -, et vos enfants semblent prendre comme une atteinte à leurs droits que vous n’ayez même plus l’énergie de leur cuire un œuf.
En plus, quand vous essayez péniblement de récupérer vos forces prises d’assaut par le microbe et que vous vous offrez une grosse heure de repos, aidée en cela par la générosité du conjoint – « ce soir, je m’occupe des gosses, t’inquiète pas, repose toi » -, vous entendez soudain comme un concert de hurlements monter depuis l’endroit où tout le monde est sensé manger dans le calme.
Bizarrement, quand c’est vous aux commandes, ça roule pas mal, mais laissez la gestion du repas au Jules, et la seconde guerre mondiale semble se déchainer dans la salle à manger. Et vous entendez à intervalles régulières des « mamaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan » qui appellent au secours et vous donnent mauvaise conscience ou des « Freeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeed, j’attends bien que ça soit bouillant avant de mettre les pâtes ? C’est bien bouillant quand on voit les grosses bulles ? Et au fait, elles sont où les pâtes ? » .
Et je suis infirmière aussi quand il faut régler les multiples bobos qui devraient nécessiter une double formation en secourisme et en gestion de stress post-traumatique.
« Mamaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan, je me suis cassé un ongle, je vais mouriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiir ». C’est du vécu.

– secrétaire pour toute cette saloperie de paperasse endémique qui vous tombe généralement sur le dos parce que vous avez le temps et que les mecs ont apparemment des gênes nécessitant une assistante.

– femme de ménage et repasseuse alors qu’en ce qui me concerne, je n’ai jamais vu un inconvénient à me vêtir froissée mais qu’apparemment une chemise de mec se porte sans faux pli pour aller au boulot.

– cuisinière pour des moutards tellement chiants à nourrir que ça vous éloigne assez rapidement de toute fantaisie créative et que, lassée de les envoyer au lit le ventre vide ou de passer tout votre temps à leur tendre un truc plutôt qu’à manger chaud, vous en venez à faire deux services. Un pour les petits, un pour les grands.
Au passage, je dirais bien au génie méconnu qui a écrit « qu’un enfant ne se laisse jamais mourir de faim » n’a pas eu à élever ma fille dont la volonté en acier trempé lui fera toujours préférer le jeûne au compromis culinaire.

– nutritionniste. Et cacher un millimètre de carotte dans un plat, quand ma fille semble avoir un détecteur à légumes intégré, vous pouvez me croire, ça tient du challenge.

– psychologue. Et pour moi, qui, élevée dans une famille de branquemouilles à multiples couches névrotiques dans le genre mille-feuilles, ai toujours considéré la psychologie comme un hobby, voir un mode de survie, je me retrouve pourtant encore très souvent le nez plongé dans le manuel, à la recherche d’une explication à un comportement enfantin à priori complètement irrationnel. Parce qu’un enfant, ce n’est pas un adulte en taille réduite, c’est juste complètement différent et on serait à peu près autant en terrain connu avec un extra terrestre vert à antennes et à roulettes.
Et qu’en plus, le jour où vous avez l’impression de savoir à peu près où vous en êtes, le môme passe à une étape ultérieure de son évolution (si vous n’avez pas foiré les précédentes) et vous vous retrouvez à nouveau dans le potage et le bouquin d’explications.

– pédagogue et clown pour toutes les fois où j’essaie de leur transmettre mes connaissances (limitées), mon expérience (unique) et ma sagesse (antique). Et si la plupart du temps, mes sketchs et mes « la morale de cette histoire » arrivent à faire passer le truc en douceur, il m’arrive plus fréquemment que je ne le voudrais de me retrouver face à ma fille hurlante et se mettant les mains sur les oreilles pour éviter d’avoir à entendre mes conneries démoralisantes. La dernière fois, c’est quand j’ai essayé de lui expliquer que le métier de chanteuse pourrait nécessiter l’apprentissage du solfège (je suis de la vieille école).

– linguiste. Quiconque a déjà mis son enfant à l’école sait à quel point l’influence du pair sur sa progéniture est importante. Ma fille aînée, qui est entrée à l’école française à seulement cinq ans – expatriation oblige – parlait auparavant un français d’adulte dont la pureté virginale n’était pas sans rappeler les pentes immaculées du Kilimandjaro. Après deux ans de confrontation avec ses petits camarades de classe, la pureté virginale de ses débuts est devenue ces derniers temps la gadoue qui règne à Paris après seulement deux heures de neige.
Et je passe mes journées à ânonner des « on dit un bonhomme mais on prononce deux bonzzzzshommes », « on ne dit pas pareil que mais comme » ou encore « on préfère dire qui est-ce qui à cekiki ». Sauf quand il s’agit de parler de son singe en peluche.
Combat visiblement d’arrière garde puisque même les dessins animés sur le câble (ceux qu’on lui laisse voir chez ses grands parents, pour lui éviter les activités de jardinage), ont abandonné la lutte depuis longtemps. Si vous voulez mon avis, il y a certaines fois où se mettre au niveau de l’enfant n’est pas forcément la meilleure voie pédagogique possible…

– coach parce que si vous voulez que votre enfant fasse ses devoirs, ne passe pas toute la journée devant la télé (et croyez moi, certains jours, je suis tentée) ou simplement, ne tende pas vers son naturel plus proche de la grosse limace apathique que de l’elfe bondissant (et ceci à l’exception des fois où il retrouve magiquement son énergie pour mieux vous la pomper), il va vous falloir songer un petit peu à pousser.
D’une façon générale, un enfant n’aime pas ce qu’il pourrait faire et vous avez vite droit si vous n’y injectez pas un peu d’entrain, à la litanie des « j’aime pââ l’école», « j’aime pââ faire mes devoirs», « j’aime pâââ jouer toute seule» et dans mon cas, avec ma fille aînée qui a visiblement sauté l’étape de l’autonomie parce qu’on a eu l’infâme culot de lui faire un petit frère, on a même eu le droit à des « j’aime pâââ m’habiller ».
Ce qui m’amène à :

– habilleuse. Et si, pour l’avoir fait quand j’étais stagiaire chez Corinne Cobson, introduire des grandes bringues dans des vêtements à paillettes, en coulisse de défilé, c’est plutôt marrant et ça vous permet au passage de voir Vanessa Paradis au bras de Lenny Kravitz, habiller matin et soir deux petits récalcitrants à la manœuvre et qui se font tout à coup le bras tout mou pour éviter d’avoir à le passer dans la manche, c’est beaucoup moins palpitant. Surtout quand on le fait depuis six ans. Et « Freeeeeeeeed, tu peux pas récupérer le tee shirt dans le pull du petit, j’ai les doigts trop gros pour ça…».
Et je vous parle à peine des couches. Six ans que j’ai les mains dedans. Et trois ans que j’attends avec impatience cette magnifique étape finale, où à mon fils, il faudra que j’apprenne à s’essuyer le popotin. En priant pour que je n’aie pas au passage la chance de devoir éponger les parquets. Voire pire, nettoyer les tapis à poils longs. Encore du vécu…

– couturière parce que ça ne choque personne chez moi de demander à quelqu’un qui a bossé pour des grands noms de la mode, monté deux boîtes dans le même domaine et été formée à la Haute Couture en Argentine (c’est mon quart d’heure modeste), de repriser des chaussettes, recoudre des boutons ou rafistoler des robes de poupée créées par d’autres.
Va-lo-ri-sée que je me sens.

– partenaire de jeux et GO. Et ça, c’est pour les fois où je me souviens que j’ai aussi fait des gosses pour me marrer avec eux et que je trouve en moi la force d’aller jouer aux petits chevaux plutôt que de faire mon imitation du mollusque échoué sans coquille sur un banc de sable chaud (imaginez la langue qui pend le long du menton).

– coiffeuse parce que lassée de payer 20 euros pour cinq coups de ciseaux, galvanisée par l’exemple d’Angelina Jolie dont les enfants sont pas plus beaux que les miens et qu’elle déclare coiffer elle-même, et encouragée par des gênes que j’ai en commun avec une cousine qui a gagné le prix l’Oréal de la coloration, je me suis dit que je couperai moi aussi les mèches de mes petits.
Et si au début la coupe de mon fils – trop courte sur la nuque, au bol partout ailleurs -, évoquait pas mal le combattant normand, je trouve que le résultat s’est beaucoup amélioré depuis. Surtout si l’on tient compte du fait que jusqu’à récemment, j’utilisais des ciseaux à ongles et à bout rond.

– serve et esclave pour tout le reste : je savonne les dos telle une vilaine du Haut Moyen-Âge pour les chevaliers de son village et je coupe la pizza comme on devait certainement déjà le faire en Italie à l’époque de l’Empire Romain. Encore un effort et je vais joncher les pas de mes enfants avec des pétales de roses fraichement cueillies comme dans le film « Un prince à New-York ».

Alors oui, heureux(se) lecteur(trice), qui avez réussi à aller au bout de ce très long post sans vous décourager, oui, après toute cette liste de tâches qui sont mon lot quotidien, il se trouve que je suis fatiguée.

2 réponses sur “ Maman en burn-out ”
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