Fille ingrate

Je viens d’avoir une autre des mes délicieuses conversations mère-fille hier et j’aimerais bien savoir comment les autres que moi gèrent sereinement, et même agréablement, leurs relations avec celle qui leur a donné le jour.
En effet, quand j’entends parler de filles de mon âge qui appellent leur maman trois fois par jour et par plaisir, je le confesse, ça me laisse un peu rêveuse.

Mère-fille

Admirez la mise en scène ! Les décors sont de Rogert Harth et les costumes de Donald Cardwell.

À vrai dire, c’était un peu mon cas jadis, et je me souviens encore des jérémiades, voire des apoplexies de mon père – plus attaché à ses sous qu’à sa progéniture –, quand il recevait ses notes de téléphone, du temps de mes études aux États-Unis. Mais c’était autrefois, avant la Grande Rupture de 1992 (et ouais, ça ne nous rajeunit pas) quand j’ai bêtement décidé, à l’âge de vingt deux ans, qu’il était temps pour moi de vivre ma vie. L’inconvénient d’une mère fusionnelle c’est qu’elle comprend mal votre souhait de grandir et le prend assez vite comme une trahison doublée d’un affront personnel.
Et le désavantage d’être née une année en zéro, c’est que tout le monde calcule votre âge beaucoup plus vite, sans vous laisser le temps de vous ajuster à la maturité qui s’impose et que vous n’avez – hélas – pas vraiment vue venir.

Ma question du jour sera donc : pourquoi une fille (et peut-être un garçon) se sent-elle automatiquement pousser une mauvaise conscience quand elle ne répond pas aux attentes affectives parfois démesurées de sa maman ? Ou ne s’agirait-il que de moi ?

Je me rends compte au passage que depuis mon retour d’Argentine, je parle de plus en plus de famille, que ce soit l’ascendante ou la descendante : à défaut de pouvoir donc appeler ce blog « Sex and the City », déjà pris, je pourrais toujours l’intituler «Family and the Country ».
Légèrement moins glamour…

Mais bref, revenons donc à nos brebis.
Quid de cette mauvaise conscience de l’enfant envers sa maman ?
S’il est vrai que la mienne m’a tout de même conditionnée dans ce sens, en me reprochant avec anticipation ma future adolescence, depuis le jour où je suis née et jusqu’à mes quinze ans, pour me reprocher par la suite, l’hypothétique futur où je la mettrais dans une pension pour personnes âgées, j’ai tout de même l’impression qu’on boit tous la mauvaise conscience en même temps que le lait maternel.
Et en ce qui me concerne, le biberon. Tss Tss.
Ma fille ce matin, me racontait justement un cauchemar qu’elle avait fait, où, parce qu’elle n’avait pas débarrassé la table, nous nous préparions à l’abandonner dans un bois.
Dans la mesure où ne sommes pas férus, mon mari et moi, de la méthode qui consiste à culpabiliser un petit pour le rendre malléable, je me suis demandé d’où elle pouvait bien tirer une pareille idée.
Et après l’avoir rassurée sur le fait qu’il n’était pas question de l’abandonner dans un bois (du moins sans boussole ni carte IGN, nous ne sommes pas des monstres), je me suis fait la réflexion qu’effectivement, tous les contes pour enfants sont remplis de petits qui n’ont pas été suffisamment gentils et sur lequel le sort s’est acharné. Via les ogres, les vieilles sorcières ou le père fouettard.
Nous serions donc conditionnés par la société et la littérature !

Et il n’est pas impossible qu’à l’accouchement, alors que la mère se reçoit une bonne giclée d’hormones pour oublier à quel point elle a morflé et pour ne pas la dégoûter de recommencer (la nature sait se défendre), le bébé reçoit sans doute un truc dans le genre pour lui permettre de supporter la future éducation de ses parents, et lui éviter de faire ses valises avant ses dix ans. Parce que quoi qu’on en dise, survivre en forêt n’est pas évident et on serait moins nombreux sur terre si l’esprit de rébellion avait soufflé trop tôt sur le nourrisson.
Le Jules s’en est du reste bien rendu compte le jour où, vers ses six ans, dégoûté de découvrir concomitamment la non-existence du Père Noël et la complicité générale de toute une bande de faux-culs d’adultes, ayant fait sa valise dans un grand geste de révolte et détruisant une vitre en claquant la porte, il a fini par rentrer chez lui tout penaud, avec sa petite valise et une méfiance désormais généralisée envers toute forme de Pouvoir.

Peu importe donc, les torts passés ou présents de votre mère, peu importe qu’elle croie encore de son devoir de vous pourrir la vie au téléphone, vous vous sentez encore coupable d’une obscure faute atavique.
Et alors que vous subissez des piques et des vacheries toutes les deux minutes, que vous vous rebiffez et que vous vous voyez reprocher dans la foulée d’être susceptible, vous ne vous étonnez presque plus : quoi que vous fassiez, de toute façon, vous êtes fait comme un rat.
Parce que dans n’importe quelle relation de couple où vous vous en prenez plein la gueule, normalement vous finissez par vous rendre compte un jour que ce n’est pas tout à fait normal et vous arrêtez de penser que c’est votre faute si Marcel vous bat (ou boit ou vous trompe ou tout à la fois si vous êtes particulièrement vernie). Et vous finissez par vous casser.
Mais qu’avec votre mère, à moins d’en avoir une qui sait se remettre en question (il paraît qu’il y en a), l’ingrate ce sera toujours vous.
Y a plus qu’à assumer.

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