les six voix

Je ne veux pas parler pas ici des six voies, comme des différents chemins pour te mener vers la plénitude, le bonheur, Rome ou la cafétéria.
Mais des six voix qu’on a dans la tête.

Ce ne sont pas, bien sûr, des voix avec des sons et des tonalités différentes, qui nous donneraient l’impression que quelqu’un d’autre habite avec nous dans notre tête et que Napoléon veut nous communiquer quelque chose d’important.
Non, non, non !

C’est juste qu’au fil du temps et d’une maturité que j’espère la plus dépourvue en rides possibles, j’ai cherché à identifier la provenance et donc la validité de chacune de mes pensées…

La plus facile à repérer, par exemple, c’est la voix de l’intelligence. C’est celle qui réfléchit, celle qui calcule, celle qui évalue.
On sent ses rouages.
Comme elle va aussi envisager toutes les différentes conclusions possibles d’une situation en cours, c’est aussi la voix qui a peur.
Quand vous montez dans un avion, par exemple – un choix fait tout à fait au hasard – et que vos pensées frénétiques vous montrent du doigt tout ce qui pourrait tourner mal ? Jusqu’au plus minime vol de canards qui viendrait chatouiller les turbines ? C’est votre intelligence qui surchauffe.

L’intelligence est donc là pour vous aider à trouver des solutions mais, en vous montrant toutes les hypothèses désastreuses possibles et les probabilités de chacune, c’est aussi celle qui vous retient d’agir et vous noie dans un bon bol de bouillon de peur.
C’est la raison pour laquelle je trouve qu’elle est un peu trop aveuglément admirée à l’école. Les plus intelligents ne sont pas forcément ceux qui, plus tard, vont réussir le mieux, pour peu qu’ils n’aient pas appris à dominer leur peur de l’action.
À cette fameuse phrase d’Audiard « les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît », je pourrais ajouter en contrepartie que « souvent les gens intelligents n’osent hélas pas assez ».

La voix de l’intelligence, outil qui n’a aucun sentiment pour les autres, va aussi cliniquement analyser les situations et les gens pour mieux les aborder ou les manipuler.
Heureusement, cet effet pervers-là a commencé à se faire reconnaître depuis quelques années, et on en est venu, dans certaines écoles à donner une plus grande importance à ce qu’on appelle l’intelligence émotionnelle.

L’intelligence émotionnelle, c’est ce que moi j’appelle la voix du cœur.
Cette voix-là, aussi, je la trouve facile à identifier parce que c’est celle qui vous fait sentir : de l’amour pour votre prochain, un animal ou une activité, de la compassion pour qui souffre et n’est pas soi – à ne pas confondre à la compassion que certaines personnes éprouvent en permanence pour elles-mêmes et qui les fait baigner non-stop dans le jus de la victimisation revancharde -, de l’empathie.

Une troisième voix est aussi pas mal reconnue de nos jours : la voix de l’intuition, que l’on nomme aussi sixième sens.
Et c’est celle que j’ai le plus de mal à identifier, quand il est pourtant parfois critique de la distinguer des autres : c’est la plus sage, celle qui ne se trompe pas.

C’est elle qu’il faudrait écouter en priorité, par exemple, quand elle entre en conflit ouvert avec l’intelligence.
Votre cerveau vous souffle toutes les horribles façons possibles qu’a un avion – encore lui – d’en vouloir à votre vie ?
Votre intuition vous assure, elle, que vous arriverez à bon aéroport sans souci. Et elle sait mieux. Elle est connectée. A l’inconscient collectif, aux énergies, et pour ceux qui y croient, et c’est mon cas, à des présences invisibles.

Je commence seulement, au bout de quelques dizaines d’années d’existence, à en percevoir la tonalité particulière, une forme de sagesse que je suis très loin de posséder, une évidence presque transcendantale, une immédiateté qui exclue toute forme de réflexion
Quand je me pose une question à moi même et que, dans le silence qui suit, une réponse me parvient aussitôt et qu’elle a l’air plutôt sensée ? Il y a une forte chance qu’il s’agisse de l’intuition.

La quatrième voix que j’ai identifiée c’est la voix de l’égo.
Celle-là aussi, je la trouve plutôt facile à reconnaître.
C’est la voix « moi-je » qui vous sonne les cloches dès qu’elle a l’impression qu’on lui marche sur les pieds et donc sur les vôtres.
Elle est sûrement née, cette voix-là, d’un besoin primitif de vous défendre dans un monde hostile. Pour vous donner l’envie de vous battre, parce que vous le valez bien, et pour empêcher votre empathie de vous faire penser que vous seriez aussi utile dans l’estomac d’un lion, le pauvre, il n’a rien d’autre à se mettre sous la dent…
Il a faim, entend l’égo ? « Bouffe-le, c’est qu’il est faible ! »

Toi, tu vaux mieux que ça, que ce lion, la savane et toute la planète. Tu es juste ce qui a été créé au monde et depuis le début des temps de plus important.
El mas importante!
C’est tout toi.

Et pour te donner toute les chances de survie, c’est la voix de l’égo qui va souffler sur les braises de ta colère.
Ton bon droit est bafoué ? Aux armes ! Sans pitié pour cet opportun qui n’a pas compris ta vraie place, au centre de l’univers !

La voix de l’égo se fait connaître – coucou ! – quand un bébé réalise enfin qu’il a une identité distincte de celle de sa mère. Les fameuses colères des deux ans ? Pour un oui, un non, ou un jouet qui a été refusé ? L’ego.
Et une grande partie de l’éducation, pour permettre à un enfant de devenir un adulte émotionnellement équilibré, consiste à apprendre à ce tout petit que non, les étoiles ne tournent pas autour de son nombril.
Non, la lune non plus.

Cette voix, qui, à priori, est là pour ton bien, pour défendre ta carcasse, t’entraîne ainsi facilement sur la pente du narcissisme.
Surtout que pour te donner confiance en toi, elle est capable de te flatter outrageusement.

La voix de l’égo, c’est aussi celle qui compare. A t-on plus que le voisin ? Moins que sa sœur ? Non ? Oui ?
Attention, hein, l’égo sait que tu mérites mieux !
Et c’est là encore une raison de se défendre et de s’énerver. Pourquoi toi ? Pourquoi moi ?
Qui se sent victime d’un sort injuste, écrasé par l’oppression – réelle ou non – se donnera toutes les permissions pour rétablir la situation. Parfois au détriment d’autrui.
« Ce n’est pas grave, rappelle l’ego, c’est bien toi le plus important. »

On a tous un égo. C’est le propre de l’homme.
Et certains, dont je ne suis pas, choisissent de s’isoler dans les montagnes et de prier pour s’en détacher, pour se dissoudre dans une énergie supérieure.
Une autre solution, plus simple, en général mes préférées, qui n’implique pas autant de méditation, c’est de tempérer la voix de l’égo par la voix du cœur.
Ce qui revient à chercher un équilibre en se disant en substance : « oui tu es important, mais cet autre humain aussi est important, et cet animal, et cet arbre… »

Mais si l’ego, en cherchant un allié, méprise le cœur et s’amourache exclusivement de l’intelligence, bam, Nitro a rencontré Glycérine. Souvent, c’est plutôt l’intelligence, qui, hypersensible et sujette aux peurs et aux doutes, va aller se protéger sous l’aile de l’ego.
Mais quel que soit celui qui est allé solliciter l’autre, une personne, dominée par ces deux voix, victime permanente d’un tort réel ou imaginaire a maintenant l’intelligence pour s’en venger, manipuler et finalement obtenir, dans une course à l’échalote sans fin, tout ce que l’égo a voulu réclamer comme son dû.
Honneurs, argent, pouvoir, disciples, électeurs, victimes, enfant, famille, ah ! Il va enfin pouvoir se gaver.

Du coup, il aura pris soin au passage d’étouffer la cinquième voix, la voix de la conscience.
C’est celle qui me rappelle, par exemple, quand je fais un reproche à quelqu’un d’autre – au hasard mon mari -, que j’ai déjà fait pareil. Cette traîtresse n’aime pas la mauvaise foi et n’hésite pas à prendre parti pour un autre.
Elle me dit aussi d’être plus compréhensive, me reproche mes colères… Elle me pousse à m’améliorer et nom de nom qu’est ce qu’elle me gave !
Mais ça fait partie de son rôle. Et je lui pardonne parce que je sais que c’est aussi pour mon bien, dans un sens plus large : pour que je devienne un meilleur humain.

Et la sixième voix ?
C’est simplement la voix de l’âme ou de la personnalité. Celle qui t’est propre, qui fait que tu es uniquement toi. Parce que oui, paradoxalement, ce n’est pas l’égo qui peut faire ça.
La mienne a un sens de l’humour assez féroce qui m’empêche de me prendre au sérieux et aime s’amuser.

Et quand on harnache l’intelligence et ses peurs, calme l’ego et son excitabilité, écoute son cœur et apprend à reconnaître son intuition, on peut enfin être soi-même avec intensité.