De l’inconvénient d’avoir été élevée en Lady et de l’intérêt de la fiction.

« For what is a man, what has he got ?
If not himself, then he has naught
To say the things he truly feels
And not the words of one who kneels. »
My Way, écrit par Paul Anka, immortalisé par Franck Sinatra.

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents communistes : c’est mon cas, je suis née dans la bourgeoisie.
Bourgeoisie parvenue, certes, mon père étant un rejeton d’enseignants de gauche qui a eu du mal à réaliser qu’il était passé de l’autre côté de la barrière sociale et que les socialistes de l’époque Mitterrand pour lesquels il avait pourtant voté, en voulaient de fait à son pognon.
Et bourgeoisie tout aussi récente mais bien assumée du côté de ma mère, dont l’enfance modeste dans une gendarmerie bretonne a dû lui donner l’occasion bien des fois de rêver à l’époque où elle pourrait enfin s’acheter quelque chose qui ne soit pas d’occasion et jouer à la Grande Dame.

Et j’ai donc eu l’éducation qui s’imposait.
Dans la bourgeoisie, à ma connaissance, les bonnes manières et les apparences sont tout, il serait par trop vulgaire de batifoler dans la spontanéité.
Et j’ai donc appris à ne pas parler de choses personnelles, à toujours paraître apprécier mon interlocuteur, à parler pour ne rien dire, à fermer ma gueule et surtout, à garder une apparence de bonne humeur cordiale quoi qu’il arrive, le sourire étant la première des politesses.
En un mot comme en cent, j’ai appris à être courtoise.
« J’ai fait un golf avec ta sœur hier, nous avons eu d’excellents rapports courtois », s’est félicité un jour mon père comme d’un pinacle de relations père-fille.
La courtoisie, c’est le lubrifiant, la brique et le ciment des bonnes familles.
Que je rassure toutefois mes amis et voisins au passage : si la courtoisie m’oblige de ne pas écraser les pieds de ceux qui me gonflent sous le poids de mes bottes de caoutchouc, en général quand j’aime bien quelqu’un, on devrait assez facilement faire la différence. Peut-être justement parce que je m’autorise alors à ouvrir la bouche sans craindre ce qui pourrait malencontreusement en sortir.
La courtoisie, en ce qui me concerne, n’implique pas automatiquement l’hypocrisie. J’y tiens.

Ma petite princesse

Ma petite princesse à deux ans et demi.

À ma fille de six ans, j’enseigne donc les vertus de la générosité mais j’apprends aussi la nécessité de dire non. Et les fois où elle répond vertement à un adulte qui a cru s’amuser à ses dépens en sous-estimant son sens de la répartie, je ne lui intime pas de se taire sur le champ, quelle qu’en soit mon envie.
Tout comme je tiens en laisse ma tentation subitement furieuse de me jeter à plat ventre (imaginez un fonctionnaire chinois présentant ses comptes devant son empereur au 15ème siècle, le nez écrasé dans le tapis de soie) pour demander humblement pardon pour un comportement enfantin qu’il serait possible de qualifier d’effronté ou mon impulsion à commencer à creuser un trou en espérant tracer un tunnel qui me permettrait de me cacher derrière un kangourou Australien.

Car oui, j’admire toutes ces personnes qui n’hésitent pas à dire ce qu’elles pensent et à râler lorsque la situation l’exige : le monde moderne a un petit peu évolué depuis la seconde guerre mondiale et tout un chacun, apparemment, ne serait pas dirigé par le code des bonnes manières de la duchesse de Chnok dans sa troisième édition de 1815, date bénie qui a vu enfin l’exil de l’usurpateur Corse.
Certes, pour ne pas passer pour la brebis de service dans un monde de loup, il m’arrive de plus en plus souvent de me faire violence. Mais j’ai comme le sentiment qu’on est encore loin du compte.
Et comme, en dépit des apparences, j’ai un caractère plutôt fort mâtiné d’un esprit critique relativement affuté, le tout trompeusement dissimulé sous des sourires benoîts voire benêts inculqués dès l’enfance et des yeux de poupée, je m’étonne parfois de ne pas avoir la maladie de Tourette, celle qui me ferait éructer des « salopes » ou des « connards » à grand renforts de mouvements de tête.

Heureusement, maintenant, il y a le dérivatif de la fiction.
Et si pour le moment, je crains de n’avoir aucun talent pour raconter une histoire, je pense que je n’aurai à contrario aucun problème pour croquer mon prochain, notamment celui que j’apprécierais avec modération.
Et je me vois fort bien, tel Belmondo dans le cultissime film « Le magnifique » placer le contemporain qui m’agace dans une situation un peu désagréable.

J’aurais sans doute déjà en tête, par exemple, un parfait archétype pour mon inspiration de gros con… Et rien que d’écrire ça, ça fait déjà du bien.

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