Les mauvais managers français, part 2

(spéciale dédicace pour Valéry)

Dans la partie 1, je concluais mon propos en remarquant que les prépas commerciales de province préparent plus volontiers aux écoles de provinces. Et à ce constat peut s’ajouter, du moins pour mon époque (voilà que je me sens tout soudain cacochyme), comme un léger soupçon de collusion.

Ma sœur, qui a suivi la même voie sensément royale que moi, m’avait raconté en effet, qu’un élève d’  « Ipetruc », dans le cadre d’un concours et avant la distribution des sujets d’histoire, s’était soudainement levé de son pupitre et avait clamé bien fort « je suis d’Ipetruc, le sujet sera « le blé » et je vous emmerde ». Et que de facto, le sujet fût bien sur le blé.
Il faut préciser au passage que les écoles privées parisiennes envoyaient volontiers leur élèves en province, pour que la copie du bon grain se détache assez nettement de celle de l’ivraie (pour rester dans le thème céréalier).
Et aussi, disaient certaines mauvaises langues, pour que les correcteurs qui ne faisaient parfois qu’un avec ceux qui avaient enseigné à la future belle plante de façon assez formatée, puissent la repérer et la noter généreusement, sans être taxés de népotisme. Ce que les envieux n’iraient pas imaginer…

Mais sans aller jusque là, il est évident pour tout le monde qu’il vaut mieux avoir fait une bonne prépa pour entrer dans une bonne école.

Cadre français

Sexy cadre.

Un tout jeune diplômé des Ponts et Chaussées, que j’ai rencontré il y a dix ans – modeste ou lucide, je vous laisse juge -, m’expliquait, suite à mes chaleureuses félicitations, que je ne devais pas lui attribuer un mérite excessif : il avait compté sur la chance de faire le lycée qu’il fallait à Versailles, menant automatiquement à la bonne prépa qui offrait un taux de réussite plus que majoritaire aux grandes école d’ingénieurs.
Certes, il faut tout de même admettre qu’un étudiant se doit d’être un minimum intelligent pour pouvoir ainsi se targuer d’un parcours sans faute et sans accroc.
Certes.
Mais on ne peut plus nier aujourd’hui que le bon parcours scolaire ne dépend plus de la seule intelligence de l’enfant.
À l’époque de la carte scolaire, les familles intéressées par l’avenir de leur descendance se décarcassaient pour habiter les bons quartiers pourvus de la bonne école, et maintenant que cet impératif a disparu reste néanmoins la barrière à l’entrée de la logistique couplée au prix de l’immobilier.
« Tu comprendras quand tu auras des enfants » m’avait dit une amie qui habitait Neuilly, quand je lui faisais remarquer que je préférais des quartiers un peu moins… enfin un peu plus vivants.
Et effectivement, je comprends.

Je comprends que l’École de la République, qui faisait peut-être encore son devoir jusqu’aux années soixante, quand chaque instituteur de campagne se faisait un devoir, un plaisir et un honneur de repérer le petit paysan qui sortait du lot, est devenue l’École de la logistique, où le parent qui habite le plus près du bon lycée, assure le plus de chance à l’avenir de son enfant
À moins que le parent ne soit un people. Un people peut bien décider d’aller habiter en Suisse, dans la pampa ou le désert auvergnat, les médias français se préoccuperont toujours de l’avenir et des projets de sa progéniture. Ainsi, ceux d’entre vous qui sont intéressés par les talents et les espoirs de Yelena Noah sont priés d’acheter le Cosmo du mois de février.
À cette exception près, l’avenir scolaire de votre enfant, sachez le, se résume donc de la même façon que la valeur de votre bien immobilier, par cette équation à trois valeurs : « l’emplacement, l’emplacement, l’emplacement ».

Et dans la mesure où les bonnes écoles sont le plus souvent situées dans des quartiers où le mètre carré vaut le prix d’une maison en Haute-Marne, je me sens presque autorisée à émettre l’opinion subversive que notre système scolaire, et ipso facto, notre sélection scolaire, s’éloignerait de plus en plus de son objectif premier – la sélection des meilleurs par le mérite -, pour en venir à offrir aux élites la possibilité alléchante de la parthénogenèse.

Parce que le plus beau, oui le plus beau, c’est qu’en France, on considère que le diplôme que vous avez passé à l’âge tendre où la plupart d’entre nous ne savent pas encore vraiment – sauf vocation précoce -, où ils veulent en venir, que ce diplôme donc, devrait vous définir toute votre vie.
Il faut bien en être conscient, sous nos latitudes humides, vous serez donc jusqu’à la fin présenté comme un ex-Mines ou un ex-HEC.
Pas étonnant après cela, que certains parents qui en ont les moyens soient bougrement motivés pour aller habiter le riant Neuilly…

Et pour avoir suivi le cursus classique, bien que provincial, je suis bien placée pour savoir que le fait d’être capable de plancher trois heures sur une copie ne prédispose ni à devenir un bon manager, ni à savoir prendre des décisions sous la pression, ni à évaluer les risques. Entre autres.
Certes, elle présuppose une certaine intelligence mais il serait sans doute enfin temps que chez nous, on ne limite plus celle-ci à la simple définition du QI.
La France est à mes yeux un pays, qui, à force de s’attacher à la Raison (on devrait recommencer à en prier la déesse comme au bon vieux temps de la Révolution, ce serait plus clair), en vient à oublier le QE, les émotions, l’empathie, l’intuition et même le bon sens.
Qu’on n’aille pas s’étonner après cela, qu’en dépit des magazines féminins qui nous en donnent régulièrement les recettes, on ait oublié également comment fonctionne le bonheur.
Et qu’on soit un des pays d’Europe le plus gavé aux antidépresseurs.
(bienvenue à vous dans ma rubrique « coup de gueule»)

Bref, pour me résumer, puisque je me suis bêtement laissée entraîner par un sujet qui me tient à cœur et que j’ai donc préféré publier mon article en deux parties…

Je ne critique pas tant un système scolaire élitiste dans la mesure où je pense qu’il est illusoire de croire qu’on puisse éviter cet écueil. Les autres pays et l’histoire sont là pour nous le rappeler si besoin en était.
Quoi que je ne suis pas très convaincue par l’importance que l’on donne aux Grandes Écoles – notez les majuscules – et que j’ai l’impression que l’école de la République tenait mieux ses promesses avant.

Et je ne critique certes pas le fait qu’un diplôme vous permette d’ouvrir plus facilement certaines portes.
Quoi que la personnalité devrait jouer aussi son rôle et que l’entretien d’embauche et de motivation devrait permettre de la prendre plus fortement en compte. Les pays de culture anglo-saxonne, entre autres, qui donnent mille fois plus d’importance à la personne, quitte à l’engager pour un poste pour laquelle sa formation ne semblait pas la prédisposer, ne s’en tirent somme toute pas si mal…

Mais ce qui me fait frémir d’indignation, voire bouillir de révolte, pour utiliser des expressions culinaires chères à la femme au foyer que je suis devenue, c’est qu’un simple diplôme puisse augurer à la réussite professionnelle de toute une vie.
Sans m’éterniser plus avant sur la bêtise crasse d’assimiler intelligence scolaire et compétences professionnelles, sur la stupidité de ne pas prendre plus en compte l’importance des compétences apportées par l’expérience, il me semble que le simple fait de définir toute la carrière d’un homme ou d’une femme à la seule lumière des études qu’il ou elle a réussies au début de sa vie, et ce, dans des circonstances un peu trop liées au quartier que ses parents ont eu les moyens d’habiter, évoque des soupçons de partialité voire, n’ayons pas peur des mots, de privilèges.

Et si la révolution, en mathématique, n’est bien que le processus géométrique qui vous ramène au même point, j’aimerais savoir si viendra enfin un jour pour la France le temps des évolutions.

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