conte en couleurs

C’est un jour blanc.
Blanc de larmes, blanc de ciel, blanc des fleurs de cerisiers qui tombent du ciel en tempête de neige.
Sakurafubuki.
Et Akiko pense que c’est une bonne chose qu’on puisse encore choisir cette couleur pour le deuil, dans son pays. Parce que le choc, le vide laissés par le départ de quelqu’un pour l’autre côté, c’est justement ça.
Un désert immaculé.

Demain, pour la crémation, elle portera le noir qui est devenu obligatoire pour ce rite-là.
Mais ce soir, pour la veillée, alors que le prêtre bouddhiste récite son sutra, elle est sans couleur.
Seul l’ébène de ses cheveux, si visibles sur son front d’albâtre, si noirs qu’ils clignotent parfois de reflets bleus, pourrait encore attirer l’attention.
Mais sous ses paupières baissées, Akiko sait que personne n’est venu, de toute façon. Il n’y a personne pour lui offrir la traditionnelle offrande du koden : de l’argent dans une enveloppe grise et noire qui doit permettre aux proches de payer les frais des cérémonies.
Sa mère et elle étaient seules au monde, depuis que la désaffection d’un père pour une autre femme avait jeté celle qui était alors une jeune mariée enceinte, dans un abîme de chagrin.
La peine, devenue amertume puis haine, avait fini de tenir tout le monde à distance.
La mère d’Akiko avait alors concentré tout son temps, toute son attention sur le tout petit bébé qui lui était resté, seul témoin d’un mariage défunt. Ivoire des langes, du lait et des couches.
Et à mesure qu’Akiko grandissait, elle était à son tour aspirée par la force de la gravité de celle qui la nourrissait. Jusqu’au jour où sa mère était finalement devenue la quasi totalité de sa vie, sa confidente, son guide, son ancrage, son point de repère, sa mission.
Et maintenant elle n’a plus rien.
Rien que le blanc.
Et la joie enfantine des gens, à l’extérieur, heureux de traverser la pluie de pétales de fleurs blafardes, en ce mois d’avril 2013, lui semble comme un contrepoint obscène à sa peine.

Akiko embrasse le noir.
Elle s’y jette à corps perdu, tête la première. C’est un précipice qui l’engloutit. Le creux des vagues salées qui la secouent comme le tambour d’une machine à laver.
Sa mère a connu tellement de chagrin. Traversé tellement d’injustice ! Pourquoi faut-il qu’elle meure ainsi à quarante-quatre ans à peine ?
La grand-mère d’Akiko avait commis la faute, tâche sombre et ineffaçable, de concevoir sa fille avant le mariage dans un Japon moins tolérant que celui-ci. Et on avait fait comprendre au père qu’il était de son giri – de son devoir – d’épouser la future mère.
Ce qu’il avait été forcé de faire pour laver un honneur à jamais terni, il ne l’avait jamais accepté. Et rejetait la totalité des torts sur sa jeune épouse. Injustice de l’irresponsable. Pour faire bonne mesure, cela fut aussi l’occasion de haïr l’enfant qu’il avait fécondé. Comment peut-on charger un innocent de telles fautes ?
La mère d’Akiko était coupable avant même d’être née.
Et la grand-mère d’Akiko, afin de glaner un peu des faveurs d’un époux séducteur et volage, avait, le jour même de ses noces, épousé d’un même élan cette cause insensée et la haine de sa propre fille. Brimades et humiliations s’en étaient suivies.
Et Akiko, souffrant par procuration, aurait tant aimé adoucir le sort de celle qui lui avait donné à son tour la vie, avait chanté le soir des berceuses à son chevet et avait brossé sans fin la longue coulée de ses mèches de nuit. Surtout lorsque son propre père, roue cruelle du destin, était parti lui aussi.
Pourquoi tant de cruauté ?
Noire, noire est la vie et Akiko s’enfonce la tête dans l’obscurité de son lit.

Mais son téléphone portable, petit bourdon incessant, la harcèle sans cesse depuis deux jours.
Elle ne doit pas retourner travailler avant mardi, alors quoi ? Alors qui ?
Akiko se relève, le visage livide et bouffi, la crinière réglisse en halo ébouriffé autour de la tête.
Elle s’asperge le visage avant de retourner écouter ses messages.
Un notaire veut lui parler. C’est urgent. Est ce qu’elle pourrait passer, demain, à l’étude ?

Akiko voit rouge.
Et réalise. Elle réalise soudain pourquoi certaines personnes se déchirent autour de l’héritage. Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’argent. Il s’agit d’amour. De celui qu’on n’a pas reçu ou pas assez. De celui qu’on a cru se faire voler par d’autres membres de la fratrie. De celui qu’on aurait voulu confirmé.
Sa mère a tout légué, tout ce que la loi lui permettait, à une association de défense des animaux.
Les hommes sont méchants a t-elle justifié. Ils ne méritent pas mon argent.
Pas un mot pour elle, Akiko, pas un dernier regard, pas un seul message.
Elle est reléguée au statut de « fille de l’autre », oubliée.
Et toutes les années que la jeune femme a passées à ses côtés, à essayer de l’aider et à la soigner… balayées.
En Akiko, soudain, tout se fait vent. Un vent furieux qui arrache tout sur son passage. Une tempête de fureur qui assèche et détruit. Écarlate et ravageuse.
À croire qu’elle était tapie quelque part, celle-là, pour être d’un seul coup aussi effrayante.
Et Akiko revoit.
Toutes les fois où sa mère l’a rabaissée.
Akiko se souvient : cela a commencé l’année où elle est devenue femme : joues en feu des premiers émois, corps en sang tous les mois.
Avec l’instinct sûr de celle qui la connaissait par cœur, sa mère l’a retenue à chaque fois que la jeune femme a eu la tentation de partir vivre sa vie. Jusqu’à cette maladie qui aura fini par la tuer. Chantage ultime qui clippait définitivement les ailes de la jeune femme.
Elle est injuste ? Oui, mais la vie l’est aussi, n’est-ce pas ? Et sa mère ne lui a t-elle pas justement rappelé cent fois qu’elle ressemblait à son père ? Ses grands yeux noirs seraient ce qu’il lui aurait légué de plus frappant.
Sans oublier son égoïsme, qu’elle aurait aussi en commun. Intelligente comme son père, belle comme son père, méchante comme lui. Et agressive !
Et pourtant, Akiko avait tout fait pour lui plaire, à cette mère qu’elle avait idolâtrée.

La colère lui aura au moins donné la force de retourner travailler : elle est traductrice pour une grande multinationale.
Le printemps passe ainsi. Et l’été. On est déjà fin novembre et dehors les érables flambent de toutes leurs couleurs cramoisies.
Ses compatriotes déambulent de temple en jardin pour se remplir les yeux de ce feu de la nature.
Momijigari.

Mais Akiko ne voit rien, elle a enclenché le pilote automatique et garde le nez baissé. Elle marche. Elle lit, elle écrit.
Et tout lui semble gris. Tout est gris. Les trottoirs, les murs, les habits.
Les ascenseurs, les tapis, les ordinateurs.
Jour après jour, la jeune fille avance à pas feutrés dans un brouillard épais. Parfois la purée de pois se fait plus épaisse et elle a alors le sentiment de marcher à contre-courant. De forcer le passage pendant que cette marée ardoise résiste et lui pèse avec vengeance sur le sternum.
Elle se réveille la nuit en sursaut avec l’impression d’étouffer. Elle se noie dans les draps.
Personne ne l’a jamais aimée.
Elle n’est plus rien. Particule de poussière. Cendre et fumée.
Grise.
Pluie, bitume et ciels plombés, finit l’automne, se faufile l’hiver sur ses chaussons feutrés de laine anthracite.
Et la vie d’Akiko continue ainsi, engourdie.

C’est à nouveau le printemps.
Et au-delà des cerisiers à nouveau illuminés de fleurs, Akiko regarde le ciel, infusé d’une nouvelle couleur…
Le bleu est triste, ne l’avez vous pas remarqué ?
Mais de cette tristesse qui lave et régénère. De ces déluges qui vous rincent les émotions encrassées. Grande lessive, lavande, fraîcheur.

Akiko écrit.
Il lui semble comprendre.
Que de victime, sa mère est devenue bourreau, insidieusement, sans même qu’elle le remarque. C’est terrible, l’injustice. Si on n’arrive pas à s’en nettoyer, elle vous colle à la peau, glu de colère. Et l’on se débat tellement qu’on finit par l’éclabousser partout autour de soi. Tunique de Nessus, carapace qui vous aspire l’âme goutte à goutte à mesure qu’elle cherche à empoisonner les autres. Et qui finit par draper ce qui n’est plus qu’un grand trou noir.
Akiko bouillonne à gros sanglots de peine pour cette petite fille du passé, sa mère, dont l’enfance a été martyrisée.
Akiko écrit encore. Peut-être un livre. Elle ne sait pas.
Elle s’effondre en larmes sur la perte de ses illusions d’enfant. Et entre deux cieux azurs, dehors, il pleut à verse. C’est la saison.
L’eau dégringole le long des trottoirs, en torrents.
Akiko grandit. Le monde pour elle n’est plus gris, ni rouge, ni noir. Il est immense de doute et d’horizon.
La jeune fille s’ancre à la page de toute la force de son encre indigo.
Elle se reconstruit et le monde est bleu.

Un jour…
Un jour, peut-être en automne, sûrement en automne, la jeune femme change son trajet routinier. Sans doute perdue dans ses pensées.
Et dans le coin de sa rétine, sur le fond du ciel, se détache soudain une tâche dorée.
Immense, intense, lumineuse.
C’est un ginkgo. L’arbre magique aux cinquante écus.
Celui qui résiste à tout, aux bombes et au temps, et qui, quand il a été un peu malmené, privé d’eau, bousculé, rayonne, en réponse à l’adversité, de cette incroyable couleur de soleil.
Pied de nez subtil, phénix de la nature.
Vous ne m’aurez pas, car moi, je vis encore plus fort, moi, maintenant, je flamboie.
Et dans le cœur d’Akiko, comme en réponse, une petite flamme s’allume. Il est ténu encore et fragile, ce petit feu.
Mais il a la force de l’espoir. Et il attend son heure, caché au creux du bleu.
Il attend, il attend.

Et c’est à nouveau le printemps.
Les cerisiers refleurissent.

Akiko a fini son livre. Et pour la première fois, elle sort sans y être obligée. Pour le simple plaisir de respirer.
Lorsque les sakura ont fini de secouer leurs pétales, ils explosent du vert tout neuf de leurs feuilles.
Hazakura.
Vert fluo, vert jade de l’herbe après l’ondée, vert de l’espoir, vert du renouveau, ce vert coule et pétille dans les veines de la jeune femme et remonte jusqu’à ses poumons.
Il lui semble que l’air aussi est plus clair. Qu’il ne lui pèse plus comme avant sur les épaules.
La jeune fille redresse la tête et, dans ce parc Maruyama où l’ont conduit ses pas, elle pose la main sur le tronc du cerisier le plus proche. Elle lève les yeux sur ses frondaisons.
La paix aussi est sûrement verte, songe t-elle. Calme, sérénité, communion avec la nature. Elle se laisse lentement tomber le long de la colonne de bois avant de s’assoir.
Elle se sent dans cet espace, au delà de la lutte et du doute, où tout semble naturellement s’expliquer.
Akiko pardonne. Sa mère a sans doute fait du mieux possible. Ou pas.
Peut-être. Ou peut-être pas.
C’est sans importance, finalement. Le passé n’existe plus mais le présent, lui, est bien là.
Ce qui compte, ce qui est important maintenant, pour la jeune femme, c’est ce qu’elle va faire de tout cela.

Akiko revient souvent dans ce jardin. C’est maintenant la pleine floraison des azalées.
Tsutsuji.
Taches
couleur dragée, magenta, fuchsia, pourpres et mauves sont essaimées dans la sauge sombre et dense des buissons.
Elle s’installe quelque part au milieu du labyrinthe de fleurs, reine de
cœur, pour relire ses écrits et les ciseler.
Aujourd’hui, un agent vient la rencontrer. Dans son milieu de travail, la traduction, il n’est pas rare qu’on se lance pour passer de l’autre côté de la barrière et rejoindre ainsi le groupe de ceux qui créent. Et il y a toujours quelqu’un qui connaît un collègue qui a rencontré un
écrivain qui suggère…

En ce qui la concerne, au bout de la chaîne, elle a proposé une rencontre dans ce parc. Et c’est depuis le centre de cet entrecroisement de nature rose qu’elle le voit approcher…

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