Résistante

#Me Too

19 octobre 2017

Au nom de ma fille…

Je suis mariée à un mec adorable : il a beaucoup de sensibilité et seulement le minimum syndical de machisme requis par la confrérie masculine pour faire partie du club.
Mais même ce mec sensible ne voyait aucun problème, aux débuts de nos soirées ensemble, à m’accompagner dans le train de banlieue vers minuit, direction la Gare Saint-Lazare, à l’époque où elle n’avait pas encore été convertie en galerie commerciale de luxe et où les mecs louches battaient le pavé entre deux tournées de policiers flanqués de chiens.

C’est seulement maintenant, alors que sa fille touche les onze ans, que je le vois flipper grave.
Je les vois tous flipper grave, du reste, ces pères de petites filles, à l’idée de les voir bientôt ouvrir leurs ailes dans un monde qui leur apparaît tout à coup comme terriblement menaçant pour leur progéniture de sexe féminin.
Pour leurs garçons, ils ne se font aucun souci.
Et c’est ce simple réflexe des tripes de papas qui montre à quel point notre monde est un monde d’hommes, fait par et pour eux.

Pour autant, chers papas, chers maris aimants, chers hommes de bonne volonté, et je vous remercie au passage d’être si nombreux, quand je vous vois imaginer, l’estomac noué, le pervers qui rôde sur les réseaux sociaux, je ne crois pas que vous envisagiez l’étendue du harcèlement qui attend une femme qui a été jugée comestible.

Et je vais donc ici, à titre d’exemple, vous parler de ma propre expérience…

J’ai été élevée en garçon manqué (rien que cette expression pèse son poids en préjugés sexuels…) c’est à dire que, jusqu’à mon année du bac, je n’ai jamais porté une seule jupe et que j’arborais les cheveux courts.
Pendant un voyage dans le nord avec mes parents, j’ai été considérée suffisamment joli garçon pour que deux filles, héritières d’un groupe de laitage – un bon parti a ri ma mère -, ne puissent s’empêcher de pouffer derrière leurs mains dès qu’elles m’apercevaient.

Mais quand certains attributs se sont décidés à pousser, tout à changé.
Ça commence par les regards, de plus en plus appuyés : le fait que la récipiendaire n’ait encore que quinze ans ne change apparemment rien à l’affaire. Bonne pour consommation, des yeux, à défaut d’autre chose, et on apprend vite à faire la différence entre le regard normal et l’autre, celui qui salive et mastique derrière la pupille.
Pendant un autre voyage que j’ai fait adolescente, toujours avec mes parents, l’expérience a donc été toute autre : un guichetier de banque du Caire a proposé à mon père de m’acheter, en échange d’un certain nombre de chameaux. « J’ai refusé, bien sûr, a dit mon père hilare, qu’est ce que je ferais d’un troupeau de chameaux en Sarthe ?».

Et à partir d’un moment, d’un certain âge, le harcèlement devient comme une présence tacite avec laquelle il faut compter, une donnée qu’il faut prendre en considération, au même titre que la météo du jour.
Dans la rue, pendant les études, au travail.

Il y aura donc eu pour moi, entre autres, ce professeur d’allemand frustré qui m’a saquée en oral de concours, me mettant un zéro, note à priori réservée aux comportements inadmissibles, et qui s’est par la suite vanté auprès d’un groupe d’amies d’avoir « renvoyé la petite mignonne chez elle ». Le moment, en fin de troisième année d’école de commerce où un camarade de promo, debout derrière ma chaise, alors que je discutais autour d’une table avec d’autres, a soudainement empoigné mes seins et que je l’ai repoussé pendant que tout le monde faisait semblant de ne rien remarquer. Et cette proposition d’un superviseur, pendant mon premier stage, de l’accompagner en week-end de « travail ». Il y eut cette fois où j’ai été poursuivie à travers mon appartement, lors de ma première boîte, par un responsable de prêts pour entrepreneurs qui m’a fait comprendre que tout pouvait s’arranger sous certaines conditions : j’imagine qu’il a interprété le fait que j’avais fini par me réfugier derrière une table comme un non.
Oui, parce qu’en plus du harcèlement direct, il y a son corolaire plus pernicieux dans le monde du travail, le fait que lorsque tu as été catégorisée « mignonne », tu n’es pas facilement prise au sérieux…

Il y a eu cette occasion où, alors que je faisais un trajet en voiture avec au volant une stagiaire de ma jeune entreprise, nous avons été coursées par une voiture remplie à raz bord en mecs et en testostérone. Au point où la jeune femme, fille d’un commissaire de police, en est venue à appeler son père entre deux accélérations dignes d’un pilote de rallye, avant, justement, de finir par s’engager dans un chemin de terre en espérant décourager nos poursuivants.
Il y a eu cette autre fois où je me suis fait traiter de pute depuis l’autre côté du trottoir par une bande de petites frappes qui a entrepris ensuite de me suivre à distance « respectable » pendant que je cherchais frénétiquement des yeux le plus proche commissariat.
Et celle où, alors que j’étais assise tranquillement sur un banc, à attendre celui qui allait devenir mon mari, une voiture s’est arrêtée à mon niveau, la vitre s’est baissée et le type au volant m’a – poliment, j’en conviens – demandé quels étaient mes tarifs pour une heure.
Ce ne sont que des exemples parmi d’autres et c’est sans compter sur toutes les occasions intermédiaires où j’ai été sifflée, matée par un masseur à serviette baladeuse, insultée, serrée dans le métro, commentée à haute voix comme de la barbaque par un crétin sûr de son bon droit.

Et à tous ceux qui vont penser ici « woah, eh, si on n’a même plus le droit de faire un compliment, alors, koah, où on va… », j’aimerais préciser que pour penser cela, c’est qu’ils n’ont pas vécu  le fait que tous ces « compliments » non sollicités, lourds, voire agressifs, par des inconnus dont on se demande parfois où ils vont poser la limite et s’ils vont devenir menaçant, que ce fait-là vous fait sentir concrètement comme une proie dans un monde de chasseurs. Et que j’ai certes reçu certains compliments agréables par des gentlemen de goût et d’éducation – me voilà qui parle à présent comme une habitante d’un livre de Jane Austen -, que je sais faire la différence mais qu’ils ne constituent pas la majorité…

Au point que tu as, au final, le choix entre t’habiller comme tu le veux, et envisager – folle témérité ! – de porter une jupe en sachant que dans ce cas-là, une partie des hommes et certaines femmes vont considérer que tu « Le » cherches : lui, « Le » mâle Bêta, celui qui ne sait pas se contrôler, ni tenir en laisse ses hormones, ses attributs et son lot de conséquences « inévitables ». Comme si on s’habillait pour le plaisir du premier type du coin qui semble croire que le simple fait d’être pourvu en tuyauterie en fait une affaire. Et dont l’apparence approximative ne l’empêchera surtout pas de noter le physique des femmes avec l’aplomb et la suffisance du juge d’un concours de beauté.
Ou bien tu as le choix de te dissimuler dans l’imperméable de ton père, deux tailles plus grand, informe et de couleur marron-kaki, ce que j’ai fait pendant longtemps.

Tout cela nous vient de la Préhistoire, j’imagine, et de l’époque où la meilleure chance de survie d’une Cro-Magnonne était de s’attacher les faveurs du chasseur de mammouth le plus efficace. Où la compétition entre les femelles était rude et le moindre porteur de lance irrésistible. Où il était considéré comme un honneur d’être tirée par les cheveux dans la première grotte disponible.

Il serait plus que temps d’évoluer…

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