Coups de corne et coups de moooouhh

Un manipulateur n’est rien sans ses complices

17 janvier 2018

Quand on démarre un blog, en général, on a un objectif clair : on fait un blog politique, ou un blog culinaire ou encore un blog de voyages… le lecteur sait s’y retrouver.

J’ai commencé un blog d’expatriée en Argentine, continué par un blog humoristique dans un village des Yvelines et à présent que je l’ouvre à nouveau, mes doigts ne semblent vouloir taper que sur des sujets profonds qui me touchent personnellement.
En bref, c’est le bordel.
Ça tombe bien, le foutoir, c’est un peu le résumé de ma vie, entre passions, hobbys et projets.

Mais pour revenir au sujet qui m’occupe, bien que psychologue ne soit pas ma profession, j’aimerais préciser que le terme manipulateur a bien des nuances.
En tant que néophyte, j’ai parfois du mal à bien les saisir, ces nuances, si tant est qu’elles existent. Ou le degré à partir duquel un manipulateur pervers (ou narcissique) est considéré comme un psychopathe (qui le serait dès la naissance, pauvre bébé) et un sociopathe (qui le deviendrait au contact de ses contemporains car le monde n’est pas toujours gentil, hélas).
Du coup, je vais m’en tenir au terme générique de manipulateur.

Et mon propos du jour est qu’un manipulateur ne pourrait pas donner libre cours à la pleine mesure de ses talents sans un entourage de complices : ce que les anglo-saxons appellent « enablers ».
J’aime beaucoup ce terme anglais, je le trouve parfait : l’enabler est « celui qui permet » au manipulateur d’exercer.
Et il y a plus d’une sorte de complices, en fait…

En politique ou dans les directions de sociétés, champs inespéré et propice pour un manipulateur ambitieux, les complices proches ont des motifs compréhensibles : le pouvoir et l’argent.
Ce sont les factotums, les « minions » qui ne bénéficient pas du même talent pour enfler leur prochain ou la même rapidité pour poignarder dans le dos et qui gravitent autour de l’affreux sans-scrupule. Poissons pilotes, ils profitent des restes du festin. Au passage, comme il faut mériter son butin, ils acceptent les petites tâches indignes et chantent sans barguigner les louange du leader pour endormir la vigilance des victimes.
Le panégyrique qu’ils font de leur leader est souvent sans nuances, on peut le constater tous les jours dans les médias, le ridicule ne tuant de nos jours que très rarement : « génie politique », « extraordinaire intelligence »… tout est bon pourvu que ça mousse, plus il y a de bulles, moins on voit le marigot qui se cache dessous.

Mais il est d’autres complices et leur motivations sont plus complexes.
Les électeurs du manipulateur, par exemple, ou les conjoints qui ont été pris aux rets de l’incroyable charisme de celui qu’ils ont choisi, bulletin de vote ou vœux à la mairie.
Car les manipulateurs ont un magnifique sourire, pour qui ne s’égare pas du côté du regard.
« Comme tu as de grandes dents, grand-mère !
– c’est pour mieux te croquer, mon enfant. »
Tout manipulateur vit aux dépens de celui qui l’écoute, pour paraphraser cette fois la fable. Et on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, renchérit l’adage populaire.
Tout cela, le manipulateur le sait bien. C’est sans doute le tort de tout un chacun, et ce fut le mien, que d’imaginer le diable moche, cornu et scrofuleux.
Non, un manipulateur sera de préférence beau, charmant, délicieux et tentant. Il ne fait pas peur, dans un premier temps : il te séduit avant.
Car si un manipulateur n’a pas pour toi de vrais sentiments, il a besoin des tiens pour combler le vide de son cœur : il a besoin de ton amour et de ton admiration.
Et pour ce faire, il a développé un charisme aveuglant. Cette impression qu’une personne remplit la pièce quand elle entre ? Que la vie sans lui n’a plus de goût ? Qu’il peut miraculeusement transformer le plomb en or ?
C’est le charisme. Et bien souvent – pas toujours heureusement – le charisme est là pour aveugler à la réalité du vide qui se cache derrière. Il est là aussi parce que certains manipulateurs vivent leur vie intensément, donnant libre cours aux pleins pouvoirs de leurs envies sans limite et de leur égoïsme qu’ils croient ainsi justifié. Mais sois prévenu, ce sera aussi à tes dépens.

Après, oui bien sûr, le manipulateur finit par te faire peur si le charme n’a pas tout à fait endormi la lucidité.
Quand son sourire et cette énergie artificielle d’ampoule électrique a fini de t’aveugler et que tu t’aventures un peu plus haut, vers le regard, vers ses yeux secs d’oiseau de proie qui te dissèquent sans merci, amour, ni pitié et qui se révèlent aux moments où le masque tombe, tu peux flipper grave. Ton cerveau reptilien habitué à réagir au danger t’envoie alors l’adrénaline dans les cellules par grandes giclées.
Et c’est ainsi une autre des motivations pour celui qui devient complice par le silence : la peur. La terreur devrais-je dire. Il faut avoir senti dans son corps cette électrification de tous ses nerfs face à un prédateur pour savoir ce que j’essaie d’expliquer : imagine-toi l’espace d’un instant face à un crocodile ou de l’autre côté de grillages face au regard vide d’empathie d’un fauve.
A cette peur viscérale s’en ajoutent d’autres, plus rationnelles : un manipulateur saura communiquer admirablement avec son entourage et cet entourage, c’est parfois ta propre famille. Que va-t-il leur transmettre ? Que le problème c’est toi. Et pour ça, l’imagination ne lui manque pas…
Un manipulateur a acquis au fil du temps et des ses manigances une position de pouvoir psychologique et physique, une réputation inébranlable qu’il va utiliser pour gagner cette guerre de la crédibilité contre toi. Au cas où tu oserais sortir du bois.
« Il a tellement de charme, il a lancé ma carrière, je lui dois tout », « Elle est adorable, tellement généreuse, c’est une sainte ».

À toutes ces peurs, si elles ne suffisaient pas, vient s’ajouter, en touche finale celle du conflit pour les personnes – et c’est mon cas -, qui se sentent mieux dans une atmosphère de paix, de sérénité et d’équilibre. Oui, ça paraît évident, on pourrait croire que c’est le cas de tout le monde mais détrompe-toi.
Concernant certain politique, par exemple, j’ai entendu un commentateur expliquer récemment à la télévision : « il ne faut pas s’abaisser avec lui dans la fange, on ne peut qu’y perdre parce que lui, il aime ça ».
Un manipulateur a cet avantage sur toi d’aimer le conflit et les manigances : c’est aussi pour ça qu’il y excelle.
C’est son atout secret car si toi, tu n’entres dans l’opposition qu’avec réticence parce que les sournoiseries te font sentir mal, sache que lui, il va y prendre son pied. Sois-y préparé.
Et si tes branchies respirent plus à l’aise dans l’eau pure des lagons d’empathie, d’honneur et de probité, si ton malaise à nager en eaux trouble te fait un jour inexorablement sombrer, sache que ton craquage sera aussi tout impitoyablement exploité : ça se confirme, décidément, tu n’es pas très équilibré. Ce qui générera au passage chez toi une crainte de revenir s’y frotter.
Le beurre et l’argent du beurre.

Sans oublier le popotin de la crémière puisqu’il y a une autre crainte pour qui est confronté à un manipulateur dans sa famille. S’il s’agit d’un époux on peut divorcer : difficile, très difficile même, compte tenu du tempérament de sa moitié. Mais c’est carrément impossible lorsqu’il s’agit d’un parent. On ne peut alors que mettre plus ou moins de distance.
Ce qui, quand on a d’un côté une conscience travaillée au corps par d’incessants poncifs sur l’importance de sa parentèle et des liens du sang et de l’autre, le reste de sa famille pour témoin (ce dont la partie adverse est parfaitement consciente et saura jouer avec la dignité du saint martyrisé) est difficile de mettre en place.
Dans d’autres cadres, le professionnel notamment, les experts sur le sujet ont un excellent conseil à appliquer, lumineux de simplicité : « en un mot, comme en cent, fuyez ».

« Il n’y a pas de méchants, il n’y a que des souffrances », viens-je de lire dans un ouvrage de croissance personnelle.
Et je ne suis pas complètement d’accord.
Le fait que sans doute une grande majorité des méchants le soit à cause de leurs souffrances, au premier rang desquelles le manque d’amour, n’implique pas pour moi qu’ils ne soient pas devenus méchants : le fait d’avoir souffert ne devrait pas, il me semble, aveugler au mal commis par la suite.
Comprendre et pardonner – et pardonner est essentiel puisque c’est s’offrir la possibilité à soi de ne pas mariner dans les émotions négatives et d’avancer – ne devrait pas impliquer d’accepter.
Offrir secondes, troisièmes et centièmes chances, pourquoi pas, sauf qu’il est possible d’y perdre son temps et sa vie. Être notamment un sauveur au service d’une pseudo victime avide de vous pomper devient vite un travail à temps complet .
Tout le monde n’est pas Luke Skywalker et, plus important, tout manipulateur n’a pas en lui, comme Dark Vador, une étincelle de bonté qui ne demande qu’à s’embraser au feu de votre bonne volonté. Parfois, il souhaite juste s’y réchauffer le plus longtemps possible.

Car c’est là une autre raison pour l’entourage d’être complice : la compassion.
Au nom d’une souffrance réelle du passé, au nom d’une envie de sauver la personne d’elle-même, au nom de la compréhension, un membre de la famille subit et accepte.
Quelquefois, je l’ai constaté, c’est l’ensemble des membres de la famille qui fait corps autour de celui qui les manipule sans pitié – « il faut comprendre… »- se transformant en bloc en victimes expiatoires, acceptant d’être martyrisées au nom d’une histoire douloureuse. Faisant passer du même coup celui qui n’entre pas dans le jeu pour un empêcheur de tourner en rond, un ingrat, voire un bizarre.

Quelle façon terriblement compréhensible d’être complice : par amour, par générosité.
Complice par le silence. Car en ne voulant pas nuire à un manipulateur qu’on aime ou qu’on a aimé, en choisissant de se taire, on lui permet d’exercer son art en toute impunité.
Fut-ce à son propre détriment.
C’est une complicité parfois encouragée par la manipulateur qui ne lésine pas sur un chantage aux actions dramatiques qui pèseraient sur la conscience du seul qui en est ici pourvu : que tu aies une conscience, toi, sois en certain, il ne l’oublie jamais.
Il pourra aussi te le rappeler en faisant référence à son âge s’il peut être un argument « tu ne vas quand même pas être assez immonde pour attaquer une personne âgée ! » ou à son état de santé « comment oses-tu être assez vile pour t’en prendre à un infirme ! ».
Un peu comme une brute myope dans une cour de récréation qui enlèverait ses lunettes pour mieux te flanquer une raclée avant de les remettre in-extremis et de stopper ta réponse musclée d’un : « stop, on ne tape pas sur quelqu’un qui a des lunettes ».

Et puis, il y a une autre raison de se taire, la plus difficile à avouer. Car toute personne qui a été confrontée à un prédateur, séducteur ou manipulateur en garde des séquelles.
C’est un traumatisme avec tout ce que cela implique par la suite de dépressions, dévalorisations, cauchemars, phobies, angoisses…
J’ai connu tout cela et je me suis reconstruite tout doucement, très difficilement.
Dans le silence, j’ai repris à zéro les fondations sur les ruines de qui j’étais, j’ai à nouveau empilé les briques, réappris à vivre, à rire et à aimer.
Dans le silence.
Aujourd’hui, dans bien des domaines, je ne me sens parfois qu’au quart de la personne que j’étais avant. Mais c’est déjà ça. N’est ce pas ?
Car parler, c’est risquer ce quart-là.
C’est risquer un déchaînement d’attaques, d’incompréhensions, de doutes ou de soupçons.

Et quand je vois une famille de manipulateurs connus permettre à leur illustre parent, par leurs actions et leurs défenses publiques, de s’adonner à toute la démesure de leur art, je me demande ce qui, eux, les motive.
En ce qui me concerne, j’ai goûté à toutes ces raisons d’être complice, exception faite de celle du pouvoir, mais ce sont ces deux dernières raisons qui me tiennent le plus fortement aujourd’hui.
Au nom de ma conscience et de ma répugnance absolue à faire du mal, je me tais.
Pour ne pas risquer ce qui me reste, j’ai choisi le silence.

Et je m’interroge de plus en plus sur sa validité…

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