Imprimée

les cinq joyaux de la princesse Lila-Neige

30 mai 2017

Dans un pur respect de la fainéantise, celle des lecteurs de Lila&leLoup (soyez nombreux !) qui n’auraient pas envie de surfer d’un site à un autre, et la mienne qui tendra toujours vers la loi du moindre effort et voit en l’occasion la possibilité de faire d’une pierre deux blogs, j’ai décidé de publier mes contes et mes voyages à la fois sur ce blog très personnel d’écriture, et sur mon blog tout aussi personnel de créations.

Ce conte-ci, je l’ai commencé en Espagne lorsque ma fille de sept ans s’est mise dans une colère extrêmement vocale pour une broutille à ses yeux suprêmement importante. Dans le genre : pourquoi elle était assise à droite dans la voiture et non à gauche ? Une atteinte grave à sa personne, une revendication somme toute légitime.
J’ai des enfants qui ne rechignent pas à s’exprimer et à claquer les portes, c’est un effet secondaire d’une éducation compréhensive.

Je me console, quand la prof principale me parle de ma fille en me disant « qu’elle est l’élève le plus intéressant et le plus difficile qu’elle ait eu jusqu’à présent » ou quand celle de mon fils – qui a décidé pendant plus d’un an que l’école n’était pas un concept auquel il adhérait – me déclare, les larmes de fatigue dans la voix « qu’elle n’a jamais rencontré un enfant comme ça de toute sa carrière », je me console, disais-je, en essayant de me concentrer sur la caractéristique exceptionnelle de la critique. Ça ne marche pas toujours…

Les autres jours, je prie, je tempête ou j’écris en espérant que le conte de fées saura mieux faire passer le message que mes ratiocinations de « vieille » sur le bien, le respect ou la morale. Il se trouve que j’ai quelques principes…

Les « Cinq joyaux de la princesse Lila-Neige » est le résultat d’un de mes efforts pour convaincre mes enfants sur les vertus du bonheur et les secrets pour l’atteindre.
J’en profite au passage pour préciser à mon fils que marcher sur les pieds de sa mère, disparaître dans les buissons ou se rouler de rage dans son lit en hurlant qu’il ne veut pas s’ennuyer n’en fait pas partie.

 

Les cinq joyaux de la princesse Lila-Neige

Il y a fort longtemps, en vallée de Chartreuse, vivait une princesse très malheureuse.

Elle pleurait tous les soirs. Et aussi tous les matins.
Et elle dissimulait dans sa manche un mouchoir brodé pour le moment prochain où elle serait submergée par un gros chagrin.
Même au cœur de la nuit noire, il n’était pas rare de l’entendre sangloter dans son oreiller, tourmentée par un cauchemar.

Et quand elle ne pleurait pas, elle criait.
De toute la voix de ses poumons, et Dieu sait qu’elle en avait ! Elle hurlait, elle vociférait, elle cognait les portes et tapait du pied à la moindre contrariété. Et les serviteurs, affolés, avaient appris à se cacher dès que les vitres se mettaient à trembler.

« Ah, gémissait la jeune princesse, la plupart du temps, la vie est injuste et le monde trop méchant. »
Car elle était tellement obsédée par sa peine, qu’elle en devenait aveugle aux malheurs et joies des autres habitants.

Ses parents s’inquiétaient sans jamais trouver de solution : quelle était cette étrange malédiction ?
Au baptême de leur enfant, pourtant, les fées avaient été convoquées ainsi que le voulait la tradition. Et toutes, sans exception, avaient arrosé le petit enfant d’enchantements bénéfiques, de jolie voix, de beauté et de multiples dons.
Y avait-il eu, alors, pour lui jeter un maléfice, une mauvaise fée cachée sous le plafond ?
Ils ne l’imaginaient que trop bien, ce sort terrible et si bien calculé. Il n’avait même pas besoin d’être très compliqué :
« Petite princesse, morceau d’amour et de fierté, tout et tout encore, sans limite ni fin, te sera donné. L’amour des tiens, le talent et la sécurité. Mais je te donne, moi, la méchante fée, le simple don de l’insatisfaction. Et de tout ce que tu as, à foison, jamais tu ne sauras profiter. »
Oui, songeaient le roi et la reine, atterrés. C’était sûrement ainsi que cela c’était passé.
Et ils redoublaient d’efforts pour guérir leur chère enfant de cette terrible infirmité.

Quand elle ne sanglotait pas, la princesse Lila-Neige – car c’est ainsi qu’elle s’appelait – chantait à merveille.
Elle cousait, faisait des pompons ou jouait divinement de la guitare, dans sa chambre dont les hautes fenêtres captaient le plus petit rayon du soleil.
En fait, elle réussissait invariablement tout ce qu’elle entreprenait.
Pourtant, rien de ce qu’elle faisait ne la satisfaisait.

Et un jour, la coupe de ressentiment de Lila-Neige se remplit à ras-bord, jusqu’à déborder.
Cela se passa pendant le souper.
La famille royale dînait dans la plus petite des trois salles à manger, tout au bout d’une grande table où l’on aurait pu aisément caser vingt autres personnes sans se serrer. Des valets de pied, droits comme un « i » sous leur perruque poudrée, debout contre les murs dorés, épiaient cérémonieusement le moindre geste des convives afin de répondre à leur moindre souhait.

Et c’est dans toute cette élégance et pompe de la royauté que la jeune princesse avalait sa bisque de homard à grands bruits d’évier…

« Cher ami, ne trouvez-vous pas que l’ambassadeur de Kurlande, commençait la reine de sa voix posée.

– Slurp, slurp, slurp, faisait la bouche de Lila-Neige en aspirant sa soupe pour éviter de se brûler.

– Oui, très chère, vous disiez ?

– Ne trouvez-vous pas que cet ambassadeur aurait pu songer…

– Glou, glou, glou », déglutissait la princesse bruyamment en buvant son eau.

Et sous le regard impassible des serviteurs de leurs Majestés, la reine, enfin, ne retint plus ses mots :

« Mais enfin, ma chérie, pourrais-tu, s’il te plaît, faire un petit peu moins de bruit ? »

La jeune princesse n’avait jamais supporté le moindre reproche, fût-il petit.
Ses parents, dans leur effort pour l’éduquer, l’avaient appris assez tôt et ils l’avaient fait à leurs frais.
Pourtant, en parents respectueux, ils soupesaient chacune de leur parole au mieux.
Mais leurs efforts diplomatiques se révélaient vains car la princesse réagissait au moindre conseil avec force larmes, cris et chagrin. On en était venu au paradoxe suprême que c’était les parents qui se faisaient hurler dessus quand, par malheur, ils faisaient une remarque que la jeune fille considérait comme malvenue.

Ce moment-ci ne fit pas exception.
Et déjà, Lila-Neige rougissait d’indignation. « Quoi, mais comment ? Mais que me reprochez-vous là, mes parents ? Je ne sais pas me tenir à table, c’est cela ? Je sais, je sais, je suis nulle et vous ne m’aimez pas. »

Il faut imaginer qu’à chaque mot prononcé augmentait le volume de la voix.
À la fin de la tirade, les augustes valets serraient les dents pour supporter le grincement aigu et aigrelet et fermaient les poings pour éviter – infâme indignité – de s’enfoncer les doigts dans les oreilles pour s’en protéger les cavités.
Mais cette fois, la jeune fille n’allât pas jusqu’aux sanglots et hoquets habituels. Elle écourta l’épreuve : fracassant son assiette sur le sol, elle prit sa robe de soie à deux mains et courut à travers la pièce en claquant la porte derrière elle.
Elle traversa tout le château ainsi et on entendait très clairement sa progression dans les couloirs, aux bruits de canon que faisaient résonner l’un après l’autre chacun des gonds.
Dans le château, comme après chacune de ces tornades d’émotion, chacun se regardait un peu hébété en comptant les neurones qui lui restaient. Et personne ne remarqua que cette fois, la princesse partait en courant en direction de la forêt.
Personne n’eut le réflexe de l’arrêter.
Et toujours plus loin, entraînée par la rage et le chagrin, la jeune fille s’éloignait…

Aveuglée par les larmes, elle ne voyait pas son chemin. Étouffée par la colère, elle n’avait plus peur de rien.

Le temps que la rage retombe, la nuit était tombée et qui sait combien de lieues elle avait parcourues ?
Quand enfin, épuisée et fourbue, elle se laissa tomber sans force près d’un gros chêne, vénérable et feuillu.

Aussitôt, un bruit se fit entendre non loin, un bruit de froissement, un effleurement de sol, le bruit d’une patte, légère et sûre de son chemin. Le bruit d’une patte qui a faim.

« Mon Dieu, le loup, pensa la princesse effarée. Le loup, le loup dont on m’a tant parlé ! »

Et Lila-Neige, éperdue, sondait de son regard les troncs d’arbre moussus. La panique l’empêchait de respirer, son corset lui serrait les côtes, elle voyait des points noirs sur les côtés de sa vue. Elle se sentit finalement défaillir lorsqu’elle vit un museau pointu se dessiner sur le bord sombre du buisson.

« Un loup !», hurla-t-elle. Et elle tomba en pâmoison.

Le museau qui avançait était en fait plus fauve que gris et l’animal qui le suivait beaucoup plus petit. Il s’enhardit à aller renifler cette étrange personne, qui pour un rien s’effarouchait et poussait des cris.
C’était un renard, en fait.
Dont nous pouvions, en cette nuit et cette forêt enchantées, entendre jusqu’à la moindre des pensées.

« Ah, ça y est, ronchonnait celui-là, dans sa tête couverte de poil orange, encore une qui m’aura prise pour le collègue : que les humains sont étranges, avec leurs peurs. Ils s’en inventent, ils s’en repaissent, ils s’en gâcheraient le bonheur. Et comme si cela ne suffisait pas, celle-là vient apparemment de me claquer dans les doigts. C’est décidément de moins en moins facile de vivre dans les bois. Mais voyons si je ne pourrais pas… »

Et notre renard se mit à lécher le nez et les oreilles de la jeune fille, en bon chien de compagnie, pour voir s’il n’arriverait pas à la réveiller ainsi.
Lila-Neige, qui se crut lavée par sa nounou à grands coups de serviette éponge, revint assez rapidement du pays des songes.

« Bonjour, mademoiselle, et bienvenue dans ma forêt, dit le renard.

– Mais vous parlez ! Ou je suis en train de faire un cauchemar…

– Tu ne rêves pas. Oui, je sais parler.

– Je n’avais jusque-là jamais entendu discuter d’animal, au palais.

– Certes, mais les circonstances sont ici un peu particulières. Qu’est-ce qui vous amène, jeune fille, aussi près de ma tanière ?

– La colère. Mes parents ne m’aiment pas. Rien de ce que je fais ne paraît les satisfaire. »

Le renard roux regarda la princesse en la fixant de ses yeux mordorés.

« En es-tu sûre, jeune princesse, que c’est de l’amour de tes parents, dont tu as été privée ?

– Que veux-tu dire ? Que crois-tu savoir ? Mais tu n’es qu’un animal et je dois divaguer.

– Que tu divagues ou pas, je ne saurais te le dire mais ceci, je le sais et puis te le transmettre : ce ne sont pas tes parents qui te détestent mais bien toi, qui ne sais pas aimer.

– Qu’en sais-tu animal stupide, inutile canidé !

– J’en sais ce que je vois. Et tes cris n’y pourront rien changer. Tu ne sais pas aimer les autres. Mais tu ne sais pas t’aimer toi-même, en tout premier. Et pourtant, c’est par là qu’il faut toujours commencer : par s’accepter.
Qu’avez-vous, vous les humains, à toujours vous juger imparfaits ? Est-ce que je voudrais être un autre, moi le renard, ou est-ce que je me m’accepte tel qu’on m’a fait ? D’inutile, tu viens de me traiter. À tes yeux peut-être, mais pas pour la forêt. Pas pour ma dame renarde, ni pour ma portée. N’ai-je pas, moi aussi, le droit de respirer ? De chatouiller les troncs d’arbres de ma queue bicolore et de promener mon sourire ironique sur tout ce qui vit, court et dort ?
Imparfait, je suis, et imparfait je m’apprécie. Pendant que toi, si intelligence, si douée et si jolie, tu continues à te houspiller sans repos ni répit.
Et tout ça pour un fantasme de perfection.

– Mais je rêve éveillée, interrompit Lila-Neige dès que le renard prit sa respiration. Je suis en train d’entendre parler une bête et elle se permet de me faire la leçon.

– Oui, je me permets, et ce n’est pas trop tôt, si tu veux mon avis !
Moi qui te parle, j’ai grandement appris de la vie. Et plus d’un corbeau en a fait les frais. Mais avant cela, j’ai dû admettre que je préférais le fromage au mulot. Et ça, pour un renard, c’est un sacré défaut ! Et en plus, il n’est pas si facile de trouver un camembert dans la forêt, en dehors du bec d’un oiseau !
Mais les petits défauts, c’est ce qui te rend unique. C’est ce qui fait que tu es toi, humaine, renard ou bernique. Aux yeux de tes parents, d’abord, qui t’aiment telle que tu es, puis aux yeux de tous les autres et aux yeux de la forêt.
Ne sois pas parfaite, sois toi-même, sois-le avec ivresse ! Profite de tout, d’un rien, du vent et de sa caresse !
Et de toi, telle que tu es, donne le meilleur. Apprends à t’améliorer. Et si le résultat ne te semble pas à la hauteur, s’il te plaît, arrête de te fustiger.
« Aime ton prochain comme toi-même » a dit l’un d’entre-vous, à ce qu’il paraît. Oui, mais aime-toi d’abord et là est le secret. Car qui ne saurait s’aimer en premier ne pourrait ensuite trouver en son cœur, ni matériau pour aimer les autres, ni générosité, ni bonheur. L’indulgence est une belle qualité et c’est d’abord à soi-même qu’il faut se l’appliquer. »

Lila-Neige était abasourdie. Quel était ce songe étrange où tant d’intelligence sortait par le museau de cet animal orange ?
Si c’était un rêve, il était sûrement prémonitoire. Et si c’était la réalité, un mage puissant devait être aux commandes et il fallait peut-être y croire.
Aussi ne songea-t-elle même pas à protester quand le petit animal, à présent ébouriffé par le feu de sa diatribe, poussa ce qui semblait être un caillou avec le bout de son nez.
« Tiens, voilà, c’est un quartz rose, prends-le, s’il te plaît. C’est une pierre qui soulage les tensions et calme les émotions, une pierre de l’amour sous toutes ses formes. Et du pardon. Garde-la pour te souvenir. »

Et la jeune princesse se saisit de la pierre sans plus oser rien dire.

Le renard, satisfait de voir un peu apprivoisée la jeune mégère, fit un bref hochement de tête, pour montrer sa satisfaction.
Et tournant sur ses pattes, il se mit à trotter légèrement dans une direction opposée, à la recherche sans doute d’un autre fromage, un munster ou un reblochon.

Lila-Neige, de son côté, mit la pierre précieuse dans sa poche afin qu’elle ne se perdit pas.
Mais quel était ce vide étrange, cette sensation inconnue au creux de l’estomac ?
La princesse avait faim. Et alors qu’elle avait était habituée aux pâtés, rôtis, bisques et faisans, elle se contenterait volontiers à présent d’un humble morceau de pain. Mais de miche, dans la forêt il n’y avait point et il lui faudrait au plus vite, pour se sustenter, trouver un autre moyen.
Elle songea aux contes de fées qu’on lui lisait. Quand un enfant ou un chaperon se perdait ou était abandonné dans la forêt, qu’est-ce qu’il mangeait… Des baies !
Mais oui, bien sûr, des baies, framboises, cassis ou mûres. Elle allait trouver de quoi se rassasier dans la nature.
Requinquée par l’idée de se remplir la panse, et surtout par le fait de prendre l’initiative et de maîtriser à nouveau sa destinée, la jeune fille se releva et se remit à marcher.

Et le destin, plus clément envers ceux qui font un effort, lui mit finalement sous les yeux de quoi rassasier son appétit glouton.
Lila-Neige se jeta sur le buisson.
Mais après plusieurs dizaines de minutes de mastication… un bruit, un bruit ténu qui n’était ni celui du vent dans les feuilles, ni celui des arbres et de leurs multiples craquements vint irriter la frange, l’extrême bord de son audition.
Et la vieille peur atavique, ancrée au plus profond de chacune de ses cellules, la fit frissonner tout entière et voulut, dans son ventre, prendre la place que les baies occupaient. Elle eut un hoquet.

« Un loup ! Un loup, cette fois, c’est sûr ! Un loup ! Et je vais lui être offerte en pâture !».

Lila-Neige, imitant en cela un animal d’un continent étranger, serra fort les yeux afin de ne pas voir s’approcher le danger. Le bruit se rapprochait, cependant, et il était de plus en plus insistant.
Il était très léger, ce frôlement, cependant : ce loup devait avoir la démarche vraiment souple, pour faire aussi peu de bruit sur les feuilles mortes étendues par terre.
N’en pouvant finalement plus de ce suspense, la princesse ouvrit les yeux et, cherchant l’ennemi du regard, ne vit au sol qu’un mulot solitaire ! Un mulot ! Une toute petite souris !
De soulagement, la jeune fille en eut tout le corps qui fléchit. Elle se laissa tomber au sol et s’assit.

« Un mulot, souffla-t-elle. Suis-je sotte ! Et peut-on ainsi se terroriser toute seule de la sorte !

– Bonjour, lui dit justement poliment celui-ci. Je m’appelle Jeannot. Et je suis un mulot. Qui es-tu, et que fais-tu en ces lieux, à te goinfrer de fruits ?

– Je m’appelle Lila-Neige, je suis une princesse et j’ai le droit de manger ce que je veux, à ce qu’il me semble, pour rassasier mon appétit.

– Hou là, oui ! En revanche, je t’observe depuis un petit moment et je crois que tu as mangé trop vite et trop longtemps. Les baies sont acides, surtout les baies sauvages, et je ne serais pas surpris que tu aies bientôt des maux d’estomac. Ainsi va la vie, ma foi !

– Comment cela ?

– La vie, belle jeune fille, ce n’est pas si compliqué. Il faut faire des choix, car en eux et en eux seuls se trouve ta liberté. Puis il faut les assumer et tirer les leçons de tes erreurs. C’est là l’humble secret de mon bonheur.
Des bêtises, tu en feras tout le temps, crois-moi, et l’important, c’est de ne pas en avoir peur.
Le nouveau-né, mulot ou bien bébé, quand il apprend à marcher, songe-t-il qu’il va possiblement chuter ? Non, il assume pleinement son choix de ne plus ramper et de vouloir attaquer le monde sur ses deux pattes de derrière. Et quand il se retrouve, encore une fois, une autre et encore une autre, le nez dans la boue ou les fesses par terre, il en apprend, il repart et se remet à essayer.
Je ne dis pas qu’il ne pleure jamais : il le fait. Mais ces pleurs-là lui sont utiles, ils servent à le libérer. Et quand de cette tristesse-là, il se sent complètement vidé, il se remet à trottiner !
Et toi, belle jeune fille, si mes yeux de rat des bois ne me trompent pas, tu devrais avoir d’ici peu de fortes crampes d’estomac. Ne te le reproche pas ! Et que cela ne te décourage pas pour ton prochain repas. Mais apprends à manger doucement et en moindre quantité, la prochaine fois.

– Un mulot qui me fait la morale. Après un renard. Et quoi encore… Argh ! Et là, notre princesse sent son ventre la brûler et brusquement, en deux, elle se tord.

– Voilà, je te l’avais bien dit. Bon, ce n’est pas tout ça, mais mon travail est terminé ici. Je ne suis pas bon docteur, je n’ai aucune patience et je fuis la maladie. Alors, ne m’en veux pas si je ne reste pas plus longtemps. D’ici une heure ou deux, tes maux d’estomac auront disparu complètement. Je te laisse juste un petit cadeau pour plus tard : c’est une améthyste, une pierre de sagesse qui t’aide à prendre les meilleurs décisions dans la vie. C’est aussi, pour toutes les fois où tu te tromperas – et crois-moi, il y en aura ! – une pierre qui protège et qui guérit. Tu pourrais en avoir besoin un peu plus tard, m’est avis. »

Et le mulot s’en fût, sans plus de cérémonie.
Pendant que Lila-Neige se tordait au sol de douleur, dans les affres de l’agonie.
Au plus sombre de son tourment gastrique, elle trouvait cependant de quoi se rassurer en sachant que sa vie n’était pas en danger : l’expérience tendait à lui prouver que les animaux de cette forêt avaient raison et qu’elle gagnerait à les écouter.
Où était d’ailleurs le caillou rose de la souris ? Lila-Neige tâtonne autour d’elle d’une main fébrile, sent sous ses doigts une pierre ronde et douce et s’en saisit.
Puis la sert de toutes ses forces et le simple fait de concentrer la pression de ses doigts lui fait déjà un peu de bien et détourne ses pensées de son estomac.
Encore un peu de temps et la douleur s’atténue avant de disparaître complètement. La princesse s’assied contre le tronc d’arbre et respire enfin librement.

Au moins, maintenant, elle pouvait constater, soulagée, qu’elle n’avait plus faim.
Elle n’avait plus faim, certes, mais elle avait froid : elle était sortie sans aucun manteau, c’était malin !
Comment maintenant y remédier ?
Lila-Neige regarde autour d’elle et cherche une idée… Là-bas ! Elle voit un tronc creux, peut-être pourrait-elle s’y pelotonner.
La jeune fille avance donc vers l’arbre à petits pas pressés, se cale dedans et essaie de se réchauffer.
Rien n’y fait, elle n’a guère plus chaud et ses dents continuent de claquer.

« Maudite journée ! Maudite, maudite journée, maugrée-t-elle, la mâchoire serrée.

– Hou là, stupide enfant, évite ce mot-là !

– Et qui me parle à présent ? », demande la princesse exaspérée. « Encore un animal ? Ou serait-ce l’arbre, cette fois, qui songe à me faire la morale ?

– Hou ! Et insolente en plus ! Non, c’est moi, le hibou. Lève la tête, à droite, un peu plus haut. Voilà, tu me vois. Ne suis-je pas super beau ?

– Non, tu es laid, et tout de cette soirée me déplaît. Flûte et reflûte, je voudrais être chez moi au palais. Maudite…

– Halte-là, juste étourdie. Hou ! Hou ! Fais attention à tes mots ! Et à celui-là, surtout, vilain épithète qui attire tant de maux. Qu’as-tu à te plaindre ? Hou ? Tu es jeune, tu es belle et tu bénéficies en ce moment de ma compagnie qui étincelle ! Moi, le Hibou ! Hibou avec un H, je te prie. Un H majestueux comme la porte du paradis.

– Et voilà, c’est parti… Encore un animal qui va me faire la leçon.

– Et pourquoi pas ? Ne dit-on pas que l’occasion fait le larron ? Hou ?
Que t’arrive t-il de si grave, en vérité ? Hou ? Tu es en bonne santé !
Alors arrête de te lamenter.
Vis intensément et savoure chaque minute de bon temps. Ne le perds pas en vaines jérémiades sur ce que tu n’as pas. Hou !
Profite du moment, sois reconnaissant ! De ta jupe si légère qui tourbillonne dans le vent. Hou ! De la pluie tiède quand elle mouille tes cils avant de te chatouiller les joues en descendant.
De tout, de rien, profite, mon enfant !
Ta joie est comme une prière qui fait du bien, allège l’énergie des mécontents et rapproche le printemps.

– C’est facile à dire, mais là, je ne vois rien dont je puisse sérieusement me réjouir.

– Ton cœur bat ! Entends-tu son bourdonnement ? L’entends-tu marquer les secondes, inlassablement ? Perçois-tu comme il est vivant ? Hou ? Et entreprenant ? Écoute son rythme, sens sa passion et laisse-toi guider par lui, plutôt que par ta raison. »

Et la jeune princesse écoute. Écoute encore… Et en effet ! « Ah mais, oui, il me semble bien que je l’entends quand je me concentre assez !

– Alors ne t’arrête pas d’écouter. Et pour ton problème immédiat, tu peux toujours chercher une cabane si tu veux avoir moins froid. Vas vers ces montagnes que tu vois au loin, vas tout droit. Et sur le chemin, tu devrais trouver une hutte de forestier où tu pourras faire un feu de bois.
Et pour que tu te souviennes de moi, et de ce que je t’ai enseigné, je te donne cette pierre : tourne-toi et regarde cette branche. Tu vois le caillou aux reflets opalescents qui y est suspendu comme un fruit ? Prends-le mon enfant, prends, c’est permis ! Hou ! C’est une pierre de lune : elle protège les voyageurs des méchants, et autres désagréments. Et comme elle apaise le stress, elle te permet enfin de savourer chaque moment.

– Je te remercie, vieux hibou. Je crois bien que c’est la première fois que je le fais, prononça Lila-Neige, éberluée. Je te remercie, répéta-t-elle, comme pour savourer cette découverte d’être polie, et je vais de ce pas chercher cet abri. Au revoir !

– Au revoir, mon amie, et bonne route. Et fais attention au loup gris ! »

Trop tard : la jeune princesse était déjà repartie…

Mais comment trouver un abri dans cette forêt sombre ? Sur le fond noir du ciel, les doigts crochus des branches ondulaient, maléfiques ombres.
Entre le gris et l’ébène, il n’y avait plus d’autre couleur et tout semblait se liguer pour faire mourir la jeune princesse de frayeur.
Au milieu de cette nuit couleur de trou, il n’y avait qu’une toute petite lueur qui clignotait entre les cimes : une étoile, fragile comme un espoir, éphémère et gracile.
Lila-Neige y rivait ses yeux et marchait comme elle le pouvait entre les troncs serrés. Plus d’une fois, elle faillit tomber mais il lui semblait que cette minuscule lumière était sa seule chance de se sortir de cette situation désespérée.

Et c’est ainsi, avançant la rétine fixée sur l’horizon, qu’elle n’entendit pas le grand loup gris qui se rapprocha jusqu’à lui coller les talons.
Bientôt il lui respirait dans le cou. C’était vraiment un très grand loup !
Et quand la princesse sentit la chaleur insolite lui chatouiller les cheveux, elle se mit à pousser un long hululement strident qui monta jusqu’aux cieux.
« Un loup ! Un louuuuuuuuup ! »

Elle se colla le dos au tronc d’arbre le plus proche qu’elle racla de ses ongles, comme si elle voulait y grimper à l’envers.
Le loup assistait à la scène, un peu amer.

« En voilà encore une qui a trop écouté les vilaines histoires à mon sujet. Et qui ne sait pas qu’à force de crier au loup, on finit inévitablement par l’attirer ! Pauvres humains ! Si forts d’être si faibles et si violents pour se protéger. Encore une que je vais devoir rassurer. »

Il s’assit gentiment sur le derrière, la tête penchée de côté, la langue pendante, prenant l’attitude la moins menaçante. Et attendit patiemment la fin de la tourmente.

Et quand la princesse reprit son souffle pour hurler encore, il se hâta de l’arrêter :

« Alors, demoiselle, si je promets de ne pas te manger, vas-tu arrêter de crier ?

– Oui, mais, pourquoi ne voudrais-tu pas me dévorer ?

– J’ai déjà soupé. Et je ne tue jamais par plaisir ou pour les trophées. Tu peux te détendre et on peut discuter.

– Mais de quoi ?

– Mais de toi et de ce qui vient de t’arriver ! Ma belle, cela fait un petit temps que je suis en train de t’observer. Et je t’ai suivie sans que jamais tu aies semblé le remarquer. Pourquoi ? Parce que tu étais absolument terrorisée. Je croyais pourtant que le hibou t’avait confié un caillou qui devait te calmer !

– Comment le savez-vous ?

– C’est une nuit enchantée et je sais tout. Tout comme je sais que tu as dû mettre la pierre de lune dans ta poche au lieu de la tenir dans la main. Ah, c’est malin ! Il va te falloir enfin commencer à nous écouter, ma petite, à nous écouter et à nous croire. Et maintenant, tends bien tes deux oreilles pour ce que je vais te confier : tu dois apprendre à être positive pour ne plus avoir peur du noir. »

La jeune princesse ne s’étonnait plus d’être prise à partie par chacun des animaux qu’elle croisait sur sa route : la forêt était enchantée, le doute n’était plus permis.
Elle regarda le loup gris qui déambulait le long de la clairière à mesure qu’il lui expliquait ce qui semblait si important pour lui.

« Sois positive, ma belle. Et ôte les sentiments négatifs de ton escarcelle. La peur, la colère, l’envie… tous ces sentiments qui, non contents de te pourrir la vie, attirent à eux ce qui les justifie, comme l’aimant appelle le fer ou les plantes la pluie.
Moi, en premier, c’est ta peur que j’ai sentie. Et c’est ta frayeur qui m’a tenté de venir voir de ce côté du bois. Car la terreur marque la proie. Alors sois positive, crois en toi, aie la foi !
Tu enclencheras ainsi un cercle vertueux. Déjà, il est plus agréable de vivre heureux. Et ensuite, l’univers fera tout pour répondre à tes vœux.
Tu n’éviteras pas complétement les épreuves mais tu ne les attireras plus comme avant et tu les supporteras mieux.
Et tiens, début de ta chance, je vais te faire un cadeau. Tu vois cette pierre jaune autour de mon cou, sur un anneau ? Prends-la, c’est une citrine, pierre positive par excellence ! Un vrai petit soleil qui t’aidera désormais à croire en ta chance.»

Lila-Neige regarda dans les poils du loup gris. Effectivement, dans la fourrure douce, sous la mâchoire, il y avait la lueur dorée d’un caillou poli.
Elle le prit.

« Merci, monsieur le Loup. Merci beaucoup !

– De rien, jeune princesse. Et si tu veux à ton tour me faire un cadeau, songe à défendre ma réputation. La prochaine fois qu’on te lit un conte où je n’ai pas le bon rôle, explique que je ne chasse que pour manger et n’ai pas que des mauvaises intentions.

– C’est promis.

– Continue de suivre ton étoile, car elle montre le chemin de ta vie. Même s’il ne trace pas aussi droit que tu l’aurais souhaité. Et quand tu arriveras sur la montagne et que tu auras une vue d’ensemble, tu sauras alors comment rentrer. »

Et le loup s’en fut sans plus tergiverser.
Ces animaux disparaissaient aussi vite que de la fumée !

Mais maintenant que Lila-Neige avait affronté sa peur la plus terrible, elle pouvait continuer son chemin sans hésitation.
Elle se sentit instantanément plus optimiste : il lui sembla qu’elle n’aurait plus à marcher longtemps avant de retrouver sa maison.
Déjà, elle sentait le sol monter sous ses pieds. Et là-bas, un peu plus loin, n’était-ce pas la montagne qui apparaissait ?
Bientôt les arbres se faisaient plus rares et elle sortait de la forêt.

Son regard planait haut au-dessus des arbres et elle distinguait le palais. Vite, vite, elle allait…

« Bonjour mon enfant ! Je t’attends déjà depuis un bon moment. »

La princesse se retourna vers le bruit de la voix. Sur la falaise qui la surplombait, au milieu à peu près, il y avait un rocher qui s’avançait, et un rapace se tenait là.

« Je suis un gerfaut en fait. Et je suis la conclusion de ta quête.

– De ma quête ? Je ne savais pas que j’en avais une !

– Que tu ne le saches pas est une erreur plutôt commune. Mais laisse-moi plutôt t’expliquer ce pour quoi tu es venue ici sans t’en douter car c’est le plus important : tu dois apprivoiser le pouvoir du rêve, mon enfant.
Dans le monde des hommes on raille celui qui rêve beaucoup trop souvent. On le voit les yeux perdus dans le vague et on pense qu’il perd son temps.
On lui préfère celui qui bouge ou qui court du soir au matin. Fourmi inquiète qui s’agite sans se donner le temps de respirer parce qu’elle a peur pour demain.
Mais, regarde-moi. Suis-je inquiet ? Oui parfois, en vérité. De là ou je suis, je vois la peur des hommes et leur avidité. Car c’est souvent leur peur qui leur donne ainsi cette envie insatiable de toujours amasser. Du bois, du blé, du bien. Et de couper la forêt. Oui, parfois, je te le concède, je suis inquiet.
Mais cette inquiétude-là, j’ai appris à la dépasser. Car j’ai pris de la hauteur, vois-tu, et j’ai appris à méditer. Je regarde plus loin, au-delà des cimes des arbres et des montagnes, au-delà de l’horizon.
Fais comme moi, mon enfant : ne tourne pas en rond chaque jour, sans but, dans une vaine agitation.
Sois calme. Car c’est dans le silence de ton cœur que tu trouveras ce que tu as vraiment envie de faire, rêve ou vocation.
C’est elle, ton étoile, et tu peux en être fière. Garde les yeux fixés sur elle et avance, les pieds bien ancrés sur la terre.
Je ne te promets pas pour autant une vie sans misères. Il y a des tempêtes dans ma forêt, des jours de famine et autres galères. Et même, je ne peux t’assurer que tu réalises à coup sûr le rêve de ta vie. Mais la route sera plus belle, cela, si, je te le garantis. Et tu auras toujours le plaisir de paysages nouveaux. Même si ton rêve est tout simple, en apparence, que tu veux être berger et garder un troupeau.

– Et donc l’étoile que j’ai suivie ?

– Est celle de ton rêve, qui donne sens et direction à ta vie.

– Je crois que cette fois j’ai compris.

– Je le crois aussi. Rêve ta vie et vis tes rêves : c’est ça, la vraie magie !
Et prends la pierre verte qui est enchâssée dans la roche, sous ton nez. C’est un jade : il t’aidera à trouver le chemin des songes si tu le mets la nuit sous ton oreiller. Et quand tu le portes le jour, tes rêves, il t’aidera à les réaliser ! Va, rentre chez toi, maintenant. Et dépêche-toi d’aller rassurer tes parents. »

Lila-Neige fit comme l’oiseau le lui commandait : elle prit le joli caillou et l’ajouta à ses autres trophées.
En contournant la forêt, elle prit la route qui l’emmena directement au château. Où elle fondit dans les bras de sa famille, en vrai petit gerfaut.

Et quand le royaume s’apaisa autour de sa princesse retrouvée, elle s’en fut voir le joailler.
Elle lui commanda une gourmette où enchâsser les cinq joyaux. Lorsqu’elle fut finie, elle y ajouta un grelot.
Le grelot, c’était pour se rappeler que son étoile était faite de musique et qu’être chanteuse était son espoir. Et aussi pour qu’il puisse tintinnabuler à chacun de ses pas et se rappeler à sa mémoire.

Ainsi, dès que la tristesse la surprenait, qu’elle perdait de vue son rêve, qu’elle arrêtait de s’aimer ou qu’elle sentait sourdre la négativité, elle secouait son bras et faisait tinter son bracelet.
Elle se souvenait de la forêt…

Et se remettait à chanter.

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